Le public ira-t-il au concert pour découvrir l'homme ou le compositeur? Si sa musique reste d'un abord complexe, Pierre Boulez est surtout connu comme chef d'orchestre. Il draine les foules, ne serait-ce que par ce nom qui symbolise l'excellence. Aujourd'hui, Boulez fréquente les plus grands festivals (Salzbourg, Lucerne), dirige les plus beaux orchestres. Il fait partie de l'establishment. Coproduit avec l'Ensemble Contrechamp, son concert au Grand Théâtre de Genève, où il dirigera Le Marteau sans Maître et deux œuvres plus récentes (Dérive 1, Dérive 2), dégage un parfum de prestige.

Boulez, 77 ans, tire donc profit de son image. Si sa musique ne cesse de gagner en virtuosité, elle se veut aussi plus immédiate et scintillante qu'il y a cinquante ans. Elle flatte les sens avec une luxuriance de moyens qui n'exclut pas une rigueur de maître. Certains, nostalgiques, pleurent l'ère de Darmstadt, ce fameux festival en Allemagne où, dans les années 50, Stockhausen, Ligeti, Cage et d'autres se rencontrèrent pour briser le mur – et les tabous – du son. Longtemps associé à ce mouvement, Boulez vit aujourd'hui pour lui-même, fidèle à sa voie, en quête d'une vérité intime qu'il espère encore pouvoir épanouir dans de nombreux projets. Rencontre.

Le Temps: Vous semblez vivre la musique comme une vérité. Quelle vérité?

Pierre Boulez: Si on le savait, on l'exprimerait par des mots, et non pas par des sons. C'est tout le problème.

– Comment vous situez-vous par rapport aux compositeurs d'aujourd'hui?

– J'appartiens à ma génération, celle qui s'est rencontrée à Darmstadt, dans les années 50-60. Vu rétrospectivement, c'était une conséquence de la guerre. Nous ne voulions pas revenir en arrière. Nous cherchions une radicalité de la communication. Cette génération a voulu manifester son appartenance à une autre ère.

– Vous parlez de préoccupations communes, alors qu'aujourd'hui, le style de chaque compositeur semble se singulariser de plus en plus.

– Cette notion de style commun a disparu au XIXe siècle. Rien ne rapproche Wagner et Brahms, à part un certain vocabulaire. Et c'était vrai pour Schönberg et Ravel: l'un est né en 1874, l'autre en 1875. J'ai malgré tout partagé des points de vue avec Stockhausen dans les années 50. Prenez un petit fragment de ma Troisième Sonate et d'un de ses Klavierstücke: il est parfois difficile de faire la différence.

– Quand John Cage est arrivé à Darmstadt, n'a-t-il pas bouleversé les choses?

– Bien sûr. J'ai été le premier à connaître Cage en 1949, lors de son voyage à Paris. Puis je suis allé le voir à New York en 1952. Il faisait alors ses premières expériences aléatoires après son étude de la philosophie zen. Quand il est arrivé en 1958 à Darmstadt, cela a été un grand choc, parce qu'il y avait un vrai danger de sécheresse, de sur-académisme. Le choc de Cage a été de dire: «Vous allez autant vers l'absurde que moi.»

– Dès lors, comment les compositeurs ont-ils appréhendé la musique?

– Tous les changements ont convergé vers davantage de liberté, à savoir accepter «l'accident» et refuser cette espèce de vue théocratique que Schönberg avait de la composition.

– Votre langage a-t-il considérablement évolué en cinquante ans?

– Ah oui! Si vous écoutez Le Marteau sans Maître puis la dernière œuvre Dérive 2, vous verrez qu'il y a une énorme différence. La différence réside dans la dissimulation de la technique. Mes premières œuvres – avant Le Marteau – révèlent une certaine raideur dans l'emploi de la technique. J'étais alors en pleine découverte d'un langage, tandis que dans Dérive 2, le substrat technique est là, perceptible à l'écoute. Aussi complexe soit-elle, cette œuvre fait plus appel à la perception qu'au jugement. D'une manière générale, mon langage exacerbe de plus en plus le contraste entre désordre et ordre.

– Etes-vous devenu plus intuitif?

– Pour moi, le summum de la technique, c'est de donner cette impression d'intuition immédiate. On se réfère toujours aux grands modèles: la Grande Fugue de Beethoven ou la Symphonie Jupiter de Mozart. Ce sont des œuvres marquantes qu'on appréhende presque d'emblée intuitivement, mais plus on les approfondit, plus elles posent de questions.

– Où trouvez-vous le temps pour travailler?

– Partout. Je prends le matériel avec moi et quand je le peux, je travaille. L'essentiel, c'est d'avoir une bonne table et une bonne lampe (rires). Quand je cherche quelque chose qui me préoccupe, je n'arrête pas d'y penser. Parfois, ce sont des formes d'accord, des formes d'instrumentation. Quelquefois, ça peut rester des années dans le frigidaire…

– Croyez-vous en Dieu?

– Autant de dieux, autant de civilisations. Du reste, s'il y avait vraiment une civilisation déterminante dans cet ordre d'idée, elle aurait dominé le monde. Mais la notion métaphysique de Dieu m'intéresse. Celle d'une existence supérieure, d'ordre spirituel et intellectuel. On naît de rien et on aboutit à rien, mais entre-temps, on a une trajectoire qui influe sur toutes les autres.

Pierre Boulez dirige l'Ensemble Intercontemporain. Di 10 novembre à 20 h au Grand Théâtre de Genève. Loc. 022/418 31 30.