Bien sûr il y a la mythologie. L’Histoire. La légende venue des profondeurs de la Grèce antique. Mais pour la porter, il y a des hommes et des femmes. De chair et d’esprit. Les Troyens de Berlioz, donné en version de concert sur deux soirées au Grand Théâtre de Genève, respire l’humanité. D’abord, grâce au Royal Philharmonic Orchestra de Londres, phalange de coeur et d’intelligence, de discipline et de souplesse. L’ensemble se révèle nerveux, acéré, rond et chaleureux, et répond instantanément aux indications du chef.

Ensuite, grâce à Charles Dutoit, qui brosse la fresque avec puissance, mais soutient sans relâche le frissonnement des sentiments. Irisations, moirures, grondements, explosions ou fureurs: tout ramène aux combats intimes des protagonistes. Aussi à l’aise dans l’épique, la volupté, la grandeur, la plastique ou l’évocation, le chef peut laisser parler son talent de symphoniste, parfaitement adapté à la situation de concert lyrique.

Il met en valeur les voix en déroulant des tapis soyeux sous les chants. Soulève des armées et console les coeurs dans un formidable sens de la narration, sur des tremblements annonciateurs aux fulgurances d’orages. Les lignes amoureusement chauffées («cette tiède douceur du souffle de la brise») dans un ondoiement de cordes tendres.

L’acoustique, malheureusement, n’est pas adaptée à la masse musicale disposée sur scène. Le choeur, l’orchestre et l’opulence de l’oeuvre s’écrasent dans la salle trop mate. Mais l’oreille finissant malgré tout par se faire à ce défaut, le raffinement de la monumentale partition apparaît dans toute sa complexité et sa limpidité. Charles Dutoit et le RPO ne lâchent rien. L’ouvrage est tendu comme un arc dans les incessants changements de rythmes et de mesures, parfaitement maîtrisés.

Enfin, grâce aux solistes. Et au choeur du Grand Théâtre, élastique, nuancé et clair, qui compose un peuple remarquable d’intensité et de compassion. Débarrassés des contraintes de la scène et des mouvements corporels, tous se concentrent sur le chant pur. Avec deux figures féminines de classe.

Il faut louer Béatrice Uria-Monzon, qui remplace la jeune Clémentine Margaine dans le rôle de Didon. La célèbre soprano française a déjà incarné le personnage (en plus de celui de Cassandre…) en situation de concert avec Roberto Alagna. Dans Les Troyens à Carthage, sa Didon est impériale. De finesse, d’élégance et d’ardeur. Béatrice Uria-Monzon déploie la subtilité de son chant dans un constant crescendo émotionnel. De «Nuit d’ivresse» à l’évolution bouleversante des airs de son final, la voix résiste puis s’abandonne à l’amour. Elle se hérisse et se cabre à l’abandon. Puis s’arrondit et s’apaise enfin à l’approche de la mort. Le vibrato s’effaçant peu à peu, au fur et à mesure d’un renoncement gagné de haute lutte.

Dans La Prise de Troie, Michaela Martens compose une Cassandre plus maternelle, annonciatrice et protectrice qu’hallucinée ou possédée. Voix pleine et rayonnante, tous registres harmonisés, la soprano frise le mezzo avec énergie. La prononciation moins intelligible (comme la majorité de la distribution…), elle délivre une belle intensité émotionnelle, notamment dans le fameux duo «Pars ce soir!» où son combat d’amour contre Chorèbe (Tassis Christoyannis au timbre boisé et à la noble présence) atteint un sommet.

Le reste du plateau s’avère inégal avec notamment un Enéé criard à l’intonation fragile (Ian Storey), une ombre d’Hector sépulcrale et marquante dans sa descente chromatique (Sami Luttinen), un Narbal clair aux graves nets (Günes Gürle), un Iopas argentin (Dominick Chenes), une Anna très projetante et vibrante (Dana Beth Miller), un Ascagne léger (Amelia Scicolone) et un Hylas à la belle verdeur (Bernard Richter).


Grand Théâtre le 19 (La Prise de Troie) et 22 octobre (Les Troyens à Carthage) à 19h30. Rens: 022 322 50 50, www.geneveopera.ch


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