Futur antérieur

Trump, Marx et la mondialisation

Quand l’auteur du «Capital» renvoie Chine, Europe et Amérique dos-à-dos

Comment mesurer l’effet Trump sur l’organisation de l’économie mondiale? D’abord en observant ses conséquences sur le plan des idées, plus que sur celui des chiffres (qui pour l’instant se résument surtout aux envolées euphoriques de Wall Street). Le néo-protectionnisme du président américain a enflammé la discussion sur le bien-fondé du libre-échange, mieux que n’ont su le faire tous les «social forums» de ces dernières décennies.

C’est tout juste si on n’en parle pas déjà avec une certaine nostalgie, comme si, à l’heure où il s’apprêterait à succomber, ses mérites apparaissaient soudain dans une lumière un peu fantomatique: développement équilibré, paix, multilatéralisme, etc.

«La force est un agent économique»

Mais il ne faudrait pas enterrer trop vite la globalisation. Elle a du moins trouvé deux champions bien décidés à la défendre, quoiqu’avec des armes inégales: la Chine et l’UE. Rien de mieux, pour montrer leur détermination, que de répondre par les actes. Début février, les voilà qui scellaient leur unité face aux USA isolationnistes par un accord levant les ultimes barrières anti-dumping contre l’entrée des marchandises chinoises dans l’UE.

Mais Pékin s’est bien gardé de rendre la pareille. On reste coi devant la différence d’attitude des deux puissances commerciales occidentales. D’un côté, l’agressivité de l’administration Trump, qui menace, érige des murs et déchire les traités multilatéraux, comme si elle voulait rappeler, avec Marx, que «la force est un agent économique».

Chemin

De l’autre, les Européens se jettent sans peur face au grand vent de la mondialisation, quitte à se retrouver coincé dans la gueule du loup. Le libre-échange est-il une question de foi, ou risque-t-il de se réduire à un jeu de dupes? Dans ce dernier cas, il est peu probable que tous les joueurs s’y fassent prendre: il y a forcément un gagnant et un perdant, contrairement à ce que prétendent les optimistes. C’est le genre de raisonnement, semble-t-il, qui fait son chemin dans les têtes.

Car il faut bien que le capital, disait Marx (encore lui), trouve quelque part de quoi alimenter son taux de plus-value. A savoir: la quantité de valeur produite par le travail non payé, grâce auquel le capital peut croître. Marx voyait dans la notion de plus-value, et des profits qui s’en déduisent, une de ses plus fortes avancées conceptuelles. Mais les barrières économiques ne trouvaient pas pour autant grâce à ses yeux.

Protectionnisme

Il décrit le protectionnisme mercantile qui fut appliqué par les Etats européens aux XVIIe et XVIIIe siècles comme indispensable à la constitution du capitalisme, tout comme le libre-échange le sera dans une phase ultérieure. Dans un cas comme dans l’autre, c’est la recherche de la plus-value qui prime, qu’elle se niche dans le contrôle des prix et de la production, dans l’assèchement de la concurrence voisine ou dans la baisse des salaires.

Bref, d’un système à l’autre, le problème se déplace, mais ne se règle pas. Dans un discours de janvier 1848, Marx renvoyait donc dos-à-dos protectionnisme et libre-échange, comme deux faces d’une même médaille, celle de l’exploitation: «En général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l'extrême l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat.»

Le système protectionniste fut un moyen artificiel de fabriquer des fabricants, d'exproprier des travailleurs indépendants, de convertir en capital les instruments et conditions matérielles du travail, d'abréger de vive force la transition du mode traditionnel de production au mode moderne. Les Etats européens se disputèrent la palme du protectionnisme et, une fois entrés au service des faiseurs de plus-value, ils ne se contentèrent pas de saigner à blanc leur propre peuple, indirectement par les droits protecteurs, directement par les primes d'exportation, les monopoles de vente à l'intérieur, etc. Dans les pays voisins placés sous leur dépendance, ils extirpèrent violemment toute espèce d'industrie […]. La source enchantée d'où le capital primitif arrivait tout droit aux faiseurs, sous forme d'avance et même de don gratuit, y fut souvent le trésor public. (Karl Marx, Le Capital, livre I, trad. J. Roy)

Aujourd’hui, un retour en arrière sur le modèle libre-échangiste est-il possible? Et si c’était le cas, quel nouvel avatar du capitalisme servirait-il? On le voit, le débat est largement piégé – si on ne promeut pas les garanties qui peuvent lui donner un sens. 

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