En septembre dernier au festival le Toronto étaient présentés deux films ayant le journalisme pour sujet. Depuis, le succès de l’oscarisé «Spotlight» n’a fait que renvoyer plus dans l’ombre son concurrent, «Truth» de James Vanderbilt, étrillé au box-office américain. Cruelle injustice, tant il est vrai que ces deux films sont comme les deux côtés d’une même médaille.

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Même si le Hollywood Reporter s’est un peu avancé en le décrétant «supérieur dans tous les sens à «Spotlight"», le film qui débarque aujourd’hui sur nos écrans comme «Truth – Le prix de la vérité» ne méritait pas un tel sort. Superbement écrit par l’auteur de «Zodiac» (qui signe aussi là sa première réalisation) et interprété par une Cate Blanchett au sommet de son art, il revient avec force sur l’affaire des états de service militaires douteux de George W. Bush, qui, en 2004 valut à la chaîne CBS une cruelle déconvenue, sans empêcher la réélection d’un président calamiteux.


La figure du journaliste au cinéma


Histoire d’avant-hier, remise en cause d’une enquête vulnérable, «insuccess story»: en termes commerciaux, le film accumule les handicaps. Ou bien est-ce que plus personne ne se soucie de la vérité dans ce grand Barnum que sont devenues les élections présidentielles américaines? Il n’empêche que pour peu qu’on daigne s’y plonger, «Truth» est un spectacle qui captive et donne à réfléchir, sur l’évolution des médias et du pouvoir. Sans oublier le plaisir de retrouver Robert Redford dans un rôle de journaliste iconique, quarante ans après «Les Hommes du président». Ne lui manque sans doute que la patte d’un grand metteur en scène, style David Fincher, pour totalement emballer.

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Casseroles présidentielles

On est averti d’entrée de jeu que quelque chose va mal tourner par une scène qui voit la journaliste Mary Mapes (Blanchett) engager un avocat pour la défendre dans le cadre d’une enquête interne de sa chaîne, CBS. Sur ce, flash-back de quelque mois. En avril 2004, cette productrice de la prestigieuse émission d’informations «60 minutes» et son présentateur vedette, le septuagénaire Dan Rather (Redford), viennent de révéler l’affaire des tortures de la prison d’Abou Ghraib, en Irak.

Alors que la campagne électorale bat son plein et que les Républicains attaquent le statut de vétéran de la Guerre du Vietnam du candidat démocrate John Kerry, Mapes se lance dans une enquête sur les états de service nettement plus modestes de Bush junior dans la Garde nationale – l’armée de réserve américaine. A la tête d’une petite cellule ad hoc – un journaliste freelance, un ex-officier et une universitaire – elle découvre que non seulement «W.» a profité de ses relations familiales pour échapper à la guerre mais il pourrait bien s’être soustrait à l’essentiel de ses obligations militaires.

Le temps presse et dès l’authentification d’une preuve cruciale, l’émission est diffusée, tout le monde se félicitant. Mais dès le lendemain, une véritable tempête sur Internet remet tout en question, accusant le fameux «document Killian» (du nom d’un officier supérieur du soldat Bush) d’être un faux grossier, créé sur un ordinateur plutôt que sur une machine à écrire du début des années 1970. Leur source se rétracte, les experts hésitent, la direction se fâche. Au grand dam de l’équipe, Rather est forcé de présenter leurs excuses. Mais les choses ne s’arrêtent pas là: une enquête interne est ordonnée dans laquelle Mapes se retrouve en principale accusée et risquant de signifier la fin de carrière du célèbre «anchorman»…

Les risques du métier

Y a-t-il vraiment eu faute journalistique et biais partisan, ou bien CBS s’est-elle trop vite «couchée» sous la pression d’un pouvoir aussi bien économique qu’exécutif? Jusqu’à ce jour, l’affaire n’est pas tranchée. En adaptant le «livre instantané» («Truth and Duty: The Press, the President and the Privilege of Power», 2005) de Mary Mapes, James Vanderbilt ne cache pas ses sympathies. Elles vont aux enquêteurs qui ont fait leur métier du mieux qu’ils ont pu, n’hésitant pas à jouer avec le feu malgré des obstructions allant de la destruction de documents à l’intimidation de témoins; à cette femme qui s’était imposée dans un milieu d’hommes et à ce vieux présentateur qui incarnait une certaine dignité médiatique, injustement discrédités. Les pro-Bush (s’il en reste) ou pro-CBS (qui a boycotté le film, l’accusant de «distorsions») auront beau jeu de le dénoncer, il s’agit ici de cinéma, qui n’a que faire d’une tiède neutralité. Si la scène qui voit Blanchett sommée de se défendre devant une assemblée masculine – pour la deuxième fois cette année après «Carol» – vous laisse de marbre, vous n’avez sans doute plus rien à chercher dans une salle!

Malgré tout scrupuleux (jamais il ne s’abaisse à caricaturer l’adversaire) et très correctement réalisé (même si la photo et la musique trahissent une certaine indifférence formelle), «Truth» s’inscrit parfaitement dans cette belle tradition qui va de «Bas les masques (Deadline USA)» (Richard Brooks, 1952) à «Good Night, and Good Luck.» (George Clooney, 2005). Sans oublier de poser de bonnes questions sur les médias, le pouvoir et la démocratie: le fardeau de la preuve est-il soluble dans l’intime conviction? L’enfumage suffit-il à faire disparaître la vérité? Un cynisme résolu à remporter les faveurs de la majorité? A l’heure où Hollywood ne fait que s’enfoncer, de comédies graveleuses en superhéros fascisants, ce thriller politico-journalistique délocalisé en… Australie (derrière la dizaine d’acteurs principaux, tous les petits rôles sont tenus par des compatriotes de Cate Blanchett) représente une espèce en voie de disparition: un film américain décent, avec de vrais personnages et un vrai propos. Même condamné à rester «l’autre» film sur le journalisme de l’année, «Truth» mérite toute notre attention.


«Truth: le prix de la vérité» (Truth), de James Vanderbilt (Etats-Unis, 2015), avec Cate Blanchett, Robert Redford, Topher Grace, Dennis Quaid, Elisabeth Moss, Bruce Greenwood, Stacy Keach, John Benjamin Hickey, Dermot Mulroney. 2h05