Psychologie

Les tueurs en série fictifs ne sont plus des grands méchants

La diffusion de «Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile» sur Netflix avec Zac Efron dans le rôle d’un tueur en série questionne sur la représentation des meurtriers dans les séries et leur attrait auprès du public

Extrêmement vicieux, scandaleusement abominables, et purement ignobles et cruels. C’est ainsi qu'une Cour américaine a qualifié les crimes de Ted Bundy, un tueur en série américain sévissant dans les années 1970. Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile, sorti le 3 mai sur Netflix, retrace son histoire. Pourtant, après visionnage, rien de choquant. Les scènes de viols et de meurtres sanglants n’ont pas été intégrées à l’intrigue.

Mais ce n’est pas ce qui a le plus surpris les spectateurs. Zac Efron a été choisi pour interpréter ce psychopathe, avec qui il partage une certaine ressemblance. Le physique avantageux du trentenaire sème la confusion autour du personnage. Des internautes se sont même prises à envier la situation des victimes, après tout, être tué par Zac Efron n’est peut-être pas si affreux? Sauf que si, et c’est problématique. Netflix recadre ses abonnés, avec une bande-annonce commentée qui les met en garde. Le message est clair: peu importe le charisme conféré à l’acteur américain, rien ne doit faire oublier qu’il joue un psychopathe dangereux.

La plateforme vidéo surfe sur l’intérêt pour cette histoire puisqu’elle avait déjà diffusé un documentaire en quatre épisodes sur Ted Bundy (The Ted Bundy Tapes), du point de vue des journalistes qui l’avaient interrogé. Les comparaisons entre l’intrigue romancée et cette affaire documentée n’ont pas tardé à pleuvoir. Dans la bande-annonce de The Ted Bundy Tapes, on entend: «Il était charmant, je ne pense pas qu’il soit coupable» ou encore «Etes-vous sûr d’avoir attrapé le bon gars?» C’est là que le doute s’installe, et que Netflix exploite le potentiel «romantique» du tueur.

Pour Isabelle Girard-Grivès, qui tient un blog sur la psycho-criminologie: «Bundy pouvait être charmant avec sa compagne. Alors pourquoi lui enlever cela? Cela fait partie de sa personnalité et de son histoire. Veut-on montrer le monstre qu’il est avec sa pathologie ou le dépeindre comme un homme séduisant, bon amant, bon petit ami qui a tué?»

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Netflix pas à son coup d’essai

Netflix n’en est pourtant pas à son coup d’essai. La série You diffusée fin 2018 articule son intrigue autour d’un stalker attachant. Une trame narrative risquée qui avait agité la Toile. Certains spectateurs avaient reproché au géant du streaming légal d’encourager le phénomène et de le rendre attractif en choisissant pour le rôle principal l’acteur Penn Bagdley, connu du grand public pour avoir joué Dan Humphrey dans Gossip Girl. Douze ans après avoir quitté l’Upper East Side, Bagdley a repris sa carrière d’acteur pour interpréter Joe Goldberg dans You.

La voix off et suave de Joe oriente le spectateur et le place dans son esprit tordu. Or on en viendrait presque à s’attacher au «gentil» libraire. Et surtout à dédramatiser ses meurtres commis pour «protéger» sa compagne. Incapable de se défendre elle-même et de se défaire des personnes nocives qui gravitent autour d’elle. Alors Joe est là, toujours là. A épier, traquer, et punir. Joe est pourtant moins charmant que Dan et finit par tuer sa dulcinée, qu’il cherchait (à tout prix) à protéger durant dix épisodes. Dans l’imaginaire, «l’homme qui tue, c’est l’ultime preuve chevaleresque», selon Michael Storal, le psychologue et fondateur-président de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH).

Mais le trentenaire n’est pas qu’un psychopathe, il intervient aussi pour sauver son jeune voisin de son terrible beau-père. Et, au lieu d’une vision manichéenne, Joe devient un héros qui protège les plus faibles avec son physique impeccable de gendre idéal. La police le croit, surtout quand il les conduit vers le «vrai» voisin violent. On approuve, pas envie de voir Joe épinglé par ces «méchants» policiers.

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Tuer pour le bien de la société

Quel est le profil des tueurs en série à l’écran? «Ils sont souvent beaux et intelligents comme Jamie Dornan dans The Fall, Michael C. Hall dans Dexter ou Jodie Comer dans Killing Eve. Le tueur en série nous est montré avec une part de fêlure en lui. Les gens peuvent alors se reconnaître et une sorte d’identification va s’opérer. On va le trouver sympathique et même pouvoir l’excuser. Mais ce n’est que de la télé», précise Isabelle Girard-Grivès sur la psychologie du tueur.

«Ils tuent souvent pour le bien de la société, comme dans Dexter», explique François Jost, auteur de Les Nouveaux Méchants, quand les séries américaines font bouger les lignes du bien. Selon l’auteur: «Exploiter le passé douloureux des assassins est devenu un phénomène général dans les séries américaines, qui rend acceptable la méchanceté. Avec cela, on n’excuse pas, mais on comprend», ce qui différencie ce méchant du vrai bourreau sans empathie. Le héros de fiction devient lui aussi une victime.» Ce qui complexifie les personnages et l’intrigue, on s’éloigne alors de la trame classique des westerns d’antan, où on savait dès le début qui était le méchant.

Différencier les valeurs du réel et de la fiction

Il y a aussi une fascination du public pour ces criminels. Les plus connus reçoivent des lettres d’amour en pagaille. Tout ce qu’on ne comprend pas attire. Pour François Jost, il y a trois aspects chez une personne: son apparence, ses valeurs et son comportement dans l’intimité, si les trois niveaux sont dissonants alors la personne devient fascinante.

Selon Isabelle Girard-Grivès, «les histoires de tueurs en série emmènent l’être humain aux confins obscurs de la raison. Elles mettent à mal nos valeurs, notre morale, notre humanisme, nos idéaux. En lisant ce genre d’histoire, on se rassure finalement sur notre propre normalité, dans une société où il est important de se différencier de notre côté «animal» purement pulsionnel et irraisonné, de notre instinct primaire non modéré.»

Michael Storal se veut quant à lui rassurant: les individus apprennent à différencier les valeurs du réel et de la fiction vers 3 ans. Ensuite, «on a envie de croire à l’idée que c’est vrai même si on sait au fond que c’est faux. Vous ne pouvez pas regarder un film d’horreur avec l’idée permanente qu’il s’agit de trucages, d'effets spéciaux, ça gâcherait le film.» Selon le psychanalyste, la fiction a un rôle de catharsis, nécessaire pour la construction, en réveillant des angoisses. Reste à savoir si c’est la façon de raconter l’histoire de tueurs en série ou le fait qu’ils ne fassent plus aussi peur qui pose le plus de problèmes. Et Isabelle Girard-Grivès de conclure: «Même si le mal nous attire, nous passons aussi notre temps à le combattre.»

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