années de plomb

«Des tueuses à bout portant»: les femmes du terrorisme rouge comme énigme sociale

Au cours des années 1970 et 1980, des organisations révolutionnaires font le choix de la lutte armée. Souvent, ce sont des femmes qui tiennent les armes. Ce qui plonge l’opinion dans un mélange de stupeur, de fascination et d’effroi

Genre: essai

Qui ? Fanny Bugnon
Titre: Les «Amazones de la terreur». Sur la violence politique des femmes, de la Fraction armée rouge à Action directe
Chez qui ? Payot, 240 p.

 

On oublie vite. Tout au long des «années de plomb», celles où la lutte armée d’extrême gauche fait son tour de piste sanglant dans les pays industrialisés, la personne qui tient l’arme et qui appuie sur la gâchette, qui prend la parole pour énoncer les intentions de l’organisation et qui en définit la stratégie, c’est souvent une femme. Aussi nombreuses que les hommes dans les rangs de la Fraction armée rouge (en Allemagne) ou d’Action directe (en France), les femmes sont également, semble-t-il, plus meurtrières. Plus redoutables, globalement, aux yeux de l’opinion.

 

Cas d’école: lorsque Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon, d’Action directe, sont arrêtés en septembre 1980, le premier se laisse faire, alors que la seconde vide deux chargeurs sur les policiers, puis continue à résister en mordant, griffant, invectivant. Cette «arrestation western», selon les termes du quotidien France-Soir, alimentera dans les médias «la thèse d’un basculement vers la dangerosité supérieure des femmes», relève Fanny Bugnon.

Historienne, enseignante à l’Université Rennes 2, l’auteure détaille ici, dans un ouvrage issu de sa thèse de doctorat, la manière dont la «féminisation du terrorisme» effraie et fascine, traversant les discours publics comme «une énigme sociale». Comment se fait-ce, se demande-t-on, que, «dès le départ, les femmes soient là, pas comme accompagnatrices, pas pour faire le café, mais au premier plan»? Comment se fait-ce que la première fusillade impliquant la Fraction armée rouge, en 1971, soit le fait de Petra Schelm, une coiffeuse de 20 ans?

«Il y a un sentiment d’horreur, parce qu’on n’associe pas les femmes à la violence: l’héritage culturel et anthropologique les place du côté des sentiments, de la douceur. On considère qu’elles sont faites pour donner la vie, pas pour la prendre. Leur participation à des actes armés semble à rebours de l’économie générale de la violence, dans laquelle elles sont généralement les premières victimes. Il y a une inversion, non pas de l’ordre des choses, mais de la manière dont on se le représente», explique Fanny Bugnon au téléphone.

On oublie vite, disait-on. «C’est un déni d’antériorité», relève l’auteure. Amnésie à répétition: «La presse de l’époque se comporte comme si on découvrait le phénomène pour la première fois. Alors que dans les mouvements de décolonisation et de libération nationale, en Amérique latine, en Asie ou en Afrique, les femmes avaient déjà été en première ligne, rendant visible la figure de la combattante.» Plus loin dans le passé, «il a fallu plusieurs lois sous la Révolution française pour interdire aux femmes de figurer dans les rangs des armées – alors qu’elles se travestissaient en hommes pour combattre, et étaient parfois décorées a posteriori pour leurs exploits». Parmi les anarchistes russes qui commettent des attentats à la fin du XIXe siècle, on compte également des femmes.

Contournant ces figures, ainsi que les reines et autres femmes de pouvoir de l’Ancien régime qui «étaient en position d’être cheffes des armées», les médias se tournent vers des figures plus éloignées: amazones, sorcières, furies. «Stupéfait par le phénomène, on le raccroche à des figures mythologiques.» Comme si seul le mythe permettait de «penser ce qu’on considère comme impensable, saisir ce qui apparaît insaisissable».

Insaisissable, en effet, lorsque Georges Besse, placé par l’Etat français à la tête de la régie Renault avec un plan impliquant la suppression de vingt mille emplois, est abattu par Action directe en novembre 1986: «Des tueuses à bout portant», titre le Figaro – Nathalie Ménigon (encore elle) et Joëlle Aubron. Si deux hommes, Georges Cipriani et Jean-Marc Rouillan, seront bien arrêtés pour le même crime, ils ne seront inculpés qu’au titre de complices. Renversement des rôles traditionnels.

Pour tenter de comprendre le phénomène en le ramenant vers un ordre connu, les journaux présentent alors, le plus souvent au rebours des faits, les femmes terroristes comme des «amoureuses en proie à l’aveuglement sentimental». Responsabilité diminuée: «Cela renvoie, de manière très classique, à l’idée que les femmes sont sous l’influence de leurs émotions, du côté de la sensibilité et non pas de la raison.»

En quête d’explications, les médias se tournent également vers des experts psychiatres, qui tricotent, eux, une interprétation de la terroriste comme nullipare. «On insiste sur le fait que les femmes les plus connues du mouvement n’ont pas d’enfants: ce sont donc des femmes inachevées, dit-on, avec quelque chose qui leur manque et qui va créer un déséquilibre.» On oublie, au passage, que les figures féminines les plus en vue de la lutte armée en Allemagne, Ulrike Meinhof et Gudrun Ensslin, ont été mères avant de devenir terroristes.

Gudrun Ensslin et Joëlle Aubron feront l’objet d’une autre stratégie médiatique. De l’une et de l’autre, la presse déniche et publie des clichés de nu. «Joëlle la terroriste», titre Paris Match. «On reprend ainsi un fantasme qui est alors en plein essor dans la culture populaire: celui qu’incarnent, par exemple, les femmes qu’on retrouve en couverture des romans d’espionnage de la série SAStoujours dénudées, dans une position lascive, mais avec une arme.» En montrant leurs corps et en les désignant en tant que femmes qui s’exhibent, «on lie ces militantes à la notion d’un désordre des mœurs, on les renvoie au statut d’objet sexuel et on avance l’idée qu’elles sont dans un surinvestissement phallique des armes, donc dans un conflit intérieur vis-à-vis de la féminité».

Tendanciellement égalitaires dans leurs maniements de la théorie et des armes, bien que dépourvus d’un discours proprement féministe, les mouvements de lutte armée des «années de plomb» finissent ainsi par être utilisés par les médias pour propager des anxiétés liées à l’émancipation des femmes. Pilule, pistolet, même combat? «Emancipées, les femmes seraient incontrôlables, donc dangereuses.»

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