Elle dit que son tout premier voyage explique son côté apatride et son attrait pour les zones de guerre. Nous sommes en 1975. Le Liban est en ébullition. Son père, ingénieur suisse expatrié à Beyrouth, convainc sa mère, hôtesse de l’air libano-turque, de plier bagage et de vite monter dans la voiture. Eileen suit le mouvement, posée au chaud dans le ventre de sa maman. Les passagers transitent par la Turquie, observent un arrêt à Belgrade, où des malfrats saisissent tous les biens du couple empilés dans l’habitacle, rallient tout de même Zurich, où l’enfant naît peu après.

Intra-utérin

Eileen est aujourd’hui ce type de personne qui, où qu’elle aille – à la Migros du coin ou à Milan – prend toujours avec elle une petite bouteille d’eau. «C’est l’objet de survie des réfugiés», confie-t-elle. Son périple intra-utérin fut un acte fondateur. Elle voyage désormais six mois par année, a arpenté l’Afghanistan, la Bosnie, le Cambodge, la Colombie. Elle a 11 ans lorsque son père l’emmène traverser l’Amazonie, apprendre à filtrer l’eau et à grimper aux arbres pour cueillir une noix de coco. Elle a 18 ans lorsqu’elle file à Vienne, dans les pays de l’Est, en Angleterre et en Amérique du Sud où elle perd sept kilos (malaria, amibes) mais gagne un regard très mature sur le monde.

Partage

De son enfance suisse, elle retient son côté sauvage, turbulent, lié peut-être au divorce des parents. On la place à 13 ans en internat à Thonon-les-Bains (moins cher que les maisons suisses). Elle y restera trois ans «pour apprendre le partage, ce qui pour moi, fille unique, était une belle leçon». Ce partage est aujourd’hui son leitmotiv, en mots et en images. Absolue nécessité d’emprunter les chemins de traverse de la planète pour y capter les beautés et les misères.

Mademoiselle Hofer, qui est tant de personnes en une (diplômée en lettres à Genève, en histoire du cinéma à Madrid, journaliste, photographe, chargée des relations publiques de deux hôtels cinq étoiles genevois, etc.), fut aussi mannequin. Son élégance naturelle l’y a aidée. Mais à ses yeux, cette profession fut avant tout la chance de pouvoir voyager à moindre coût. C’est ainsi qu’elle a visité les musées et les banlieues du monde. Sa stratégie était simple: au risque de heurter le protocole, Eileen fuguait. «Je lavais mon linge avec des savons de marque dans les hôtels chics et puis je m’en allais dormir dans des pensions à 5 dollars.» Elle s’est ainsi confrontée au drame des enfants de la rue à Quito.

Lunaires

Eileen Hofer est une autodidacte qui puise dans sa propre histoire ses inspirations. Son premier court-métrage (Racines, tourné en 2008) l’envoie filmer les paysages lunaires anatoliens «avec une équipe genevoise payée avec un lance-pierre et une chaise à roulette pour les travellings». Première mondiale à Locarno, diffusion dans cent festivals à travers le monde, un passage sur Arte. Un vrai succès. Son deuxième, Le Deuil de la cigogne joyeuse, a pour cadre le Liban et est la reconstitution d’une journée d’un couple qui attend la nuit pour fuir et devenir émigré. Elle vient de présenter à Visions du Réel, à Nyon, Salade russe. Deux femmes et quatre hommes d’ex-URSS, résidant en Suisse, sont réunis autour d’un repas et six litres de vodka. Ils sont désormais Russes, Ukrainiens, Azerbaïdjanais, Tchétchènes et se souviennent, non sans heurt, qu’ils ont partagé une même enfance dans un même pays.

Mouche

Le cinéma d’Eileen est intellectuel mais jamais pompeux, grâce à une solide dose d’humour. Dès le premier plan, une mouche s’invite dans une assiette. Le clash menace lorsque les convives abordent le démantèlement du bloc communiste, l’insecte devient alors le bouc émissaire et est sacrifié sur l’autel de la perestroïka. Le repas peut se poursuivre, le film aussi. Dialogue hilarant lorsque revient en mémoire l’arrivée des premiers hot-dogs. Une des deux femmes: «Le kiosquier prend le pain, le fourre et je lui demande: c’est une saucisse de chien?»

Horizontes, en 2015, filmé à Cuba dans des lieux de danse décatis et dans les salles mythiques du Grand Théâtre de La Havane, montre le corps à corps de deux ballerines épié et corrigé par Alicia Alonso, 90 ans, danseuse étoile lumineuse. Eileen a beaucoup filmé et photographié à Cuba. Ce travail aboutit ce jeudi à ce qu’elle appelle un roman graphique, titré Tomorrow the Birds Will Sing.

Avec le soutien de la marque horlogère Jaeger-LeCoultre, très liée au cinéma et dont elle est une ambassadrice (elle préfère le mot amie), elle présente une installation vidéo au musée Chaplin’s World à Corsier-sur-Vevey. Effet miroir et interaction entre des scènes chaplinesques et des instants de vie saisis à Cuba. Ce vieil homme qui regarde un vagabond esseulé et son chien renvoie à A Dog’s Life, ce zappeur qui impose ses choix télévisés est Le Dictateur, des sœurs jumelles sur leur chaise, un peu tristes, regardent The Kid. Sept écrans géants, un piano aux notes chaplinesques et en arrière-son le brouhaha cubain.


Profil

1976 Naissance à Zurich.

2005 Début dans la presse écrite.

2012 «C’était un géant aux yeux bruns», premier long-métrage.

2017 Exposition au Chaplin’s World «Tomorrow the Birds Will Sing».


Le site d’Eileen Hofer

Le blog d’Eileen Hofer, Eileen’s Expresso