Les situations, les pays basculent toujours plus vite que l’on ne croit. Ce qui se passe en ce moment en Turquie avec la chasse aux sorcières contre les écrivains, les journalistes, les enseignants, les éditeurs qui ne sont pas dans la «ligne» gouvernementale renvoie aux noires années 1980. Un coup d’état, réussi celui-là, avait alors posé une chape de plomb sur toute une génération d’intellectuels et d’artistes turcs. Broyés par la torture et les détentions arbitraires, ce sont leurs enfants aujourd’hui qui se retrouvent en prison.

La romancière Asli Erdogan est devenue le symbole de cette répression. Emprisonnée en août pour ses chroniques parues dans le journal pro-kurde Ozgür Günden, elle a été libérée provisoirement le 29 décembre. Tout comme la linguiste Necmiye Alpay, 71 ans, connue pour ses ouvrages érudits sur la langue turque, le directeur de la publication et la rédactrice en chef. Leur procès a repris le 2 janvier. Ils risquent la prison à perpétuité.

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A sa descente d’avion

Pour preuve de la force de la répression en cours, le quotidien de référence et d’opposition Cumhuriyet (La République) a également été touché: en novembre, la tête du journal et une dizaine de ses journalistes et dessinateurs ont été emprisonnés. Le directeur du Conseil du titre a été cueilli à sa descente d’avion, de retour d’Allemagne. Il faut lire les chroniques que la journaliste du quotidien, Mine Kirikkanat, envoie au site de TV5 Monde, où elle raconte ce qu’est devenue sa vie dans la peur… Romancière, deux de ses livres sont traduits en français chez Métailié.

Fracas des F16

Aujourd’hui, les chroniques qui valent à Asli Erdogan d’être poursuivie paraissent en français. Le silence même n’est plus à toi réunit une trentaine de récits toujours très personnels et littéraires. Même dans le registre du reportage, comme celui qui ouvre le recueil et où Asli décrit la nuit du coup d’état avorté, le 15 juillet 2016. Avec le fracas des avions F16 et les bombardements (du parlement notamment). Asli Erdogan a choisi les mots pour faire sa vie. En faisant cela, elle savait qu’elle se dédiait à la poésie, celle qui brûle, littéralement. Parce qu’elle dit vrai. Parce qu’elle dit.