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«La TV de service public doit investir la fiction»

«Je ne fais pas de golf, et je ne collectionne pas les papillons... ». Donc, il travaille. En mars dernier, Ingolf Gabold a quitté la direction de la fiction de DR, la TV publique danoise, le lendemain de son 70e anniversaire. Quelques jours plus tard, il reprenait du service dans une société privée, Eyeworks. Depuis 1999, Ingolf Gabold aura façonné une flamboyante décennie pour les séries danoises. Ces années ont donné aux amateurs le chef d’œuvre policier Forbrydelsen (The Killing), puis la série politique Borgen, que la RTS vient de montrer. Ainsi que Bron/Broen (The Bridge), nouvelle enquête criminelle à venir sur Canal+. A présent, le faux retraité planche sur « une histoire de crime en relation avec l’UE, sur fonds de crise. Une série entre The Killing et Borgen », dit-il. Pas moins. Au Festival Tous Ecrans, rencontre avec un producteur qui a marqué la fiction télévisuelle européenne.

Le Temps: Comment en êtes-vous arrivé à donner le feu vert à The Killing ?

Ingolf Gabold: L’auteur, Søren Sveistrup, avait précédemment écrit un drame familial qui avait eu un certain succès. Il est venu me voir en parlant d’une histoire reposant sur le meurtre d’une jeune fille. Je lui ai dit de rentrer chez lui, et me donner une bonne raison d’y croire. Qu’est-ce qui amènerait les gens à regarder cela pendant 20 épisodes ? Un mois plus tard, il précisait : il ne s’agit pas d’un meurtre, mais des forces que celui-ci déchaîne dans l’entourage, chez l’inspectrice, dans la famille, et dans un milieu politique... Nous avions en tête la métaphore de l’effet papillon. Je me suis dit : là, nous y sommes. Nous n’allons pas faire une série policière, mais une fiction à propos de destins, et de la fatalité. J’étais sûr que le public ressentirait les choses ainsi.

La série a eu un étonnant succès international. Qu’a-t-elle, en fait, de danois ?

Davantage que la seule recherche du criminel, elle a une ampleur sociale. Et nous avons voulu aller loin dans la sophistication de l’image, la lumière... On m’a souvent demandé pourquoi The Killing est si humide, si sombre, si imprégnée de tristesse. Nous tenions à cette humeur nordique, même si elle constitue peut-être un mythe. Au reste, la troisième saison [et dernière, en cours de diffusion au Danemark, ndlr] est encore plus sombre...

Avez-vous été impliqué dans le remake américain ?

Les producteurs étaient étaient très gentils, polis. J’étais producteur exécutif, mais je n’avais aucun mot à dire. Le contrat comporte beaucoup de petites notes... Puisqu’ils l’avaient acheté, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient du scénario.

Mais ils sont resté étonnamment fidèles, hormis la musique en fin d’épisode...

Pour le thème musical, c’est d’autant plus étrange qu’ils avaient aussi acheté la musique d’origine. Ainsi, ils n’ont pas repris certaines idées conceptuelles de l’original. Cela dit, le remake est en effet fidèle dans la trame, les expressions, le filmage. Cependant, les Américains ont ce problème de l’heure commerciale, coupée par les publicités : 10 épisodes deviennent 13, il y a donc davantage de temps, et la narration devient plus poussive, comme à souffle court.

En 1999, qu’aviez-vous posé en prenant la tête de la fiction de DR?

J’ai plaidé pour le fait qu’une TV de service public doit aussi investir la fiction, ne pas rester axée presque exclusivement sur l’information. La fiction explore les modes de vie. De manière pratique, j’ai tout de suite voulu que nous créions une case le dimanche à 20h. C’est le moment où les gens achèvent leur week-end, ou les familles se retrouvent, au moins en partie, et le lendemain, les gens peuvent parler de la série du moment au travail. Pour la production, mon slogan était «images danoises». Une histoire racontée par le média TV doit permettre une forte identification aux personnages, elle doit fasciner, et elle doit fournir une information sur la manière dont les gens vivent, sur des évolutions sociales, sans tricher avec le public.

La TV danoise avait une longue tradition de fiction...

Oui, mais des séries parfois très théâtrales. Mon prédécesseur, déjà, et moi avons voulu mélanger les deux cultures, du cinéma et de la TV. La TV était moins cotée. Peu à peu, après les premiers succès des années 2000, les réalisateurs de cinéma ont montré leur intérêt à travailler avec nous. Au cinéma, un bon succès leur apporte 500 000 entrées ; à la TV, ils peuvent avoir 1,5 million de spectateurs chaque dimanche ! Et cela leur fournit un travail stimulant, pendant six mois, avec de bons auteurs, alors qu’au cinéma, ils ne peuvent tourner tous les trois voire quatre ans.

Avez-vous bataillé pour une hausse des crédits?

C’était l’un des objectifs prioritaires. Mais si j’étais allé devant le conseil administration en demandant davantage d’argent, ils auraient ri. Nous avions besoin de programmes qui soient remarqués, qui gagnent des prix, et qui puissent convaincre d’autres producteurs. Dès 2002, nous avons décroché un Emmy Award. Par la suite, mon collègue de la ZDF m’a appelé: «Mais qu’est-ce qui se passe avec vous, au Nord ? Pourrions-nous travailler ensemble ?». Depuis, ZDF participe au financement de nos séries. Ainsi, nous avons pu augmenter nos moyens, en plus de ceux apportés par la politique.

Vous avez misé sur le genre policier, n’était-ce pas une stratégie facile, surtout pour l’exportation?

Notez que nous avons varié les genres. Le drame familial que j’évoquais, ainsi qu’une fresque historique. En revanche, pas de comédie: le monde en est plein, nous en voyons venues des Etats-Unis ou d’Angleterre, qui fonctionnent. Quand vous ne pouvez produire que 25 heures de fiction par année, faire de la comédie revient à gaspiller de l’argent. Et n’oubliez pas qu’après The Killing, il y a eu Borgen, un autre genre... J’étais certain que Borgen ne s’exporterait pas. Elle est trop danoise, trop liée à notre système politique. A présent, des producteurs américains veulent l’adapter, ce qui me surprend. On en revient à l’identification. Les Américains me disent : chaque femme, de 30 à 50 ans, du Cap à Pékin, saura ce que vit l’héroïne de Borgen, ce qu’elle endure dans une société encore masculine, ce qu’elle doit gérer avec ses enfants et son mari. Et chaque mari s’identifiera au personnage de son époux. Même des enfants pourront comprendre ce qu’ils ratent. Cette dimension sociale, voire éthique, forme la couche supérieure de chacune de nos histoires. Elle explique pourquoi les politiques ont gardé un œil sur notre travail...

En quoi?

Dans le cas de Borgen, des membres d’un parti de droite m’ont interpellé : «Nous sommes contents que tu n’aies pas choisi une première ministre de gauche, mais pourquoi une centriste ? Ce n’est pas ce qu’il nous faut !» Pour eux, notre manière de présenter la résolution de problèmes politiques n’est pas la bonne. Etre à la tête de la fiction d’un service public vous expose sur le plan politique, car si vos séries marchent, les politiciens se rendent compte que vos téléspectateurs sont leurs électeurs...

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