C’est aussi beau que simple. Le 31e épisode de Twin Peaks, un quart de siècle plus tard, s’ouvre sur l’une des dernières séquences du 30e, dans la loge noire – la salle aux rideaux pourpres –, lorsque Laura Palmer soufflait à l’agent Cooper: «Je vous reverrai dans 25 ans. En attendant...» , et elle faisait un geste-symbole, une main tendue vers le haut, l’autre barrant le poignet. Peu après, le générique: la musique d’Angelo Badalamenti, la chute d’eau – cette fois vue de haut –, les arbres, et les crédits en lettres vert électrique…

Un résumé en vidéo, proposé par Showtime:

Twin Peaks revient, jeudi sur Canal+, et à voir les deux premiers chapitres, ce retour repose sur une belle plénitude. Les amateurs sont placés au bord de trois champs, qu’ils commencent à arpenter, hésitants et heureux à la fois: les vieilles figures, les nouvelles pistes et les ténèbres inédites.

Les retrouvailles du spectateur et des acteurs

La joie des retrouvailles est réelle, même profonde. Les auteurs David Lynch et Mark Frost n’ont pas cherché à annuler le temps. Au contraire, ils s’en nourrissent. Les employés du poste de police de la petite ville du nord-ouest ont vieilli, la mère de Laura aussi, de même que James et Shelly, vus dans l’éternel Bang Bang Bar – on aperçoit aussi Jacques Renault, l’ignoble patron. A l’hôtel, Ben tient toujours la boutique, Jerry mise sur le cannabis légal.

Notre promenade dans les lieux réels: Bienvenue au pays de «Twin Peaks»

Le vieillissement donne une épaisseur nouvelle à l’univers de Twin Peaks. Sheryl Lee, en Laura Palmer 25 ans plus âgée, filmée à l’envers – ses battement de cils ont l’air d’un regard de cette troublante chouette qui obsède David Lynch – devient la mère de toutes les victimes. Un visage est plus touchant encore à revoir, celui de la dame à la bûche, son interprète Catherine E. Coulson étant décédée peu après le tournage.

Ces petites gens-là n'ont pas changé, ce qui conférerait à Twin Peaks son caractère inusable. Il serait cependant trop facile de dire que David Lynch dépeint une Amérique immuable. Mais sa manière d’empoigner la pâte humaine, de sourire face à la sociabilité logorrhéique de ses compatriotes, lui offre une place à part.

Kyle MacLachlan, alias Cooper, a quant à lui les cheveux longs et la lèvre un peu tombante. La crinière pousserait encore, et il se rapprocherait de Bob, c’est-à-dire le Mal – n’oublions pas que l’ultime scène de la saison 2 le montrait en osmose avec Bob. Il est difficile de dire s’il est encore agent du FBI, puisqu’il tue des gens. Nouvelle histoire.

De nouvelles filières

En sus, Lynch & Frost délocalisent l’intrigue, qui a une arborescence à New York (une grande boîte de verre qui semble contrôler les choses, ou presque), dans une cité du Dakota du Sud, avec un meurtre spécialement horrible, et même à Las Vegas. Comment ne pas penser que tout se jouera néanmoins à Twin Peaks? Ces dernières années, David Lynch disait à ses acteurs: «Tu sais, la ville est toujours là.» La fiction vivait, elle n’attendait qu’à être revisitée.

Les secrets du moment

Et il y a les nouveaux mythes, les secrets confiés à rebours, les déroutantes visions. La loge noire demeure centrale. Cooper y revient souvent, en lien avec la boîte de verre. Un prêté pour un rendu, la partie new-yorkaise, avec son cube transparent, fait penser à Lost, laquelle avait bénéficié des portes ouvertes par Twin Peaks.

Au moment de l'édition haute définition: Le poids de «Twin Peaks»

Il y a longtemps, étant donné la nature si particulière de Twin Peaks, certains avaient considéré qu’elle marquait la fin de la fiction TV. La voilà qui revient en 2017, à l'heure où, avec la musique, la série TV constitue l’art le plus populaire qui soit. La légitimité de ce retour peut-être posée, au même titre que celui de The X Files. C’est parce qu’ils ne cherchent pas à dépasser le cadre, déjà dense, de leur mystère que les deux compères ont raison de s'en retourner dans les bois.

De Bush père à Donald Trump

Twin Peaks a rayonné sous George H. W. Bush et la guerre du Golfe. Elle revient à l’ère de Donald Trump. Chez Lynch & Frost, même les crimes ont l’air d’antidotes aux acides éructations de l’époque.

Ils ne cherchent pas à faire la même chose qu’il y a 25 ans; mais la constance de leurs obsessions, la permanence de leurs mystères, fait de leur série une œuvre toujours plus grande. Ces prochaines semaines, Twin Peaks va engloutir l’Amérique et le monde, ce qu’ils ont bien mérité.


Aux Etats-Unis: trois avis des critiques

La chaîne Showtime a réussi à bien garder le secret: aucune scène, encore moins un épisode, de la nouvelle Twin Peaks n'a fuité. Les critiques ont donc commenté les deux premiers épisodes après leur diffusion, dimanche soir. Trois avis.

Dans un podcast, Entertainement Weekly dit son enthousiasme et rappelle les étapes des premières scènes de ce retour, lesquelles passent par New York, Las Vegas et une ville du Dakota du sud. Les commentateurs s’interrogent sur le potentiel de mystère de la «boîte en verre», posée dans le premier épisode, et se demandent: après la loge noire, y a-t-il une chambre grise ?

Le New York Times rappelle à quel point la première Twin Peaks était imprégnée d’une culture télévisuelle (parfois «ennuyeuse») de son époque, en particulier les soaps. «La nouvelle itération nous montre ce que la TV a proposé durant ces quasi-trois décennies», dit le journal new yorkais: il y a du Lost (la boîte de verre, justement), du Fargo et du True Détective dans cette Twin Peaks. Et «l’imagination visuelle de M. Lynch», par ailleurs «maître de la tension», demeure. Le New York Times juge difficile de se faire une idée sur les deux seuls premiers épisodes, mais il sourit: «La première Twin Peaks reposait sur deux questions: «Qui a tué Laura Palmer?», et «Mais qu’est-ce que je suis en train de regarder?». La réincarnation n’a plus la première. Mais vous vous demanderez toujours comment répondre à la seconde.»

Le Los Angeles Times dit d’emblée son contentement: ce «reboot» est «splendide», tout simplement. Le «soap opéra hallucinatoire du nord-ouest» reprend exactement là où il s’était conclu dans les années 1990, avec ce curieux dialogue en Laura Palmer et Dale Cooper à propos d’un retour dans 25 ans ; et dès lors, on retrouve les ingrédients qui ont fait le succès des deux premières saisons, malgré le temps passé. «Il y a des traces du vieil humour, ce comique un peu enfantin et ironique, dans la nouvelle Twin Peaks. Si l’on ose dire, Lynch est un «sincériste», il propose des fictions qui, dans leur rapport au réel, ne mentiront jamais. La tragédie et la farce sont inextricablement liés.»