Twin Peaks, ça parle de moi.

Je suis l’agent Dale Cooper: des visions me visitent, les arbres m’enthousiasment, je suis naïf et perspicace, je me convaincs que les mystères et leurs solutions sont dans ma tête.

Je suis Laura Palmer: des choses me sont arrivées et mon esprit les travestit d’étrangeté pour me protéger. Mon cerveau fabrique des fictions pour me cacher et me dire à la fois ce qui se passe. Tout ce que j’ai subi est devenu ce que je suis.

Je suis le garçon qui regarde Louise Dombrowski dansant en chaussettes dans le noir avec une lampe de poche sur un tapis crocheté, je suis la Dame à la bûche, je suis le rouge-gorge du générique. Je suis David Lynch: je reviens obsessionnellement vers le temps et le décor de l’enfance (fifties pour lui, seventies pour moi) – un cocon où je me sens à la fois en danger et en sécurité. Quelque chose de mortifère y rôde, inscrit dans ce qu’il y a de plus familial et familier. La clé qui peut déverrouiller mon salut se trouve là et nulle part ailleurs. C’est bizarre, mais c’est ainsi, précisément, que fonctionne l’esprit.

Evidemment, cela vaut pour vous aussi: Twin Peaks, ça parle de votre vie intérieure. Ça vous balade de long en large dans votre tête, en croisant ce qui vous a traumatisé et ce qui vous a sauvé. C’est pour cela que, comme toutes les œuvres qui restituent avec exactitude les mécanismes de la psyché, Twin Peaks a un pouvoir d’envoûtement phénoménal. C’est délectable, effrayant, intoxiquant et bienfaisant.

Bien sûr, ceci ne concerne que les épisodes pilotés par David Lynch (et le film réalisé après coup), avant que le réalisateur lâche le bateau et que tout sombre dans l’effort laborieux de faire comme lui, sans lui, après neuf épisodes de la deuxième saison. Si jusque-là Twin Peaks a un tel impact, c’est parce que son contenu vient directement des profondeurs de l’esprit de son créateur: c’est le goutte-à-goutte d’une perfusion qui relierait nos cerveaux. Tout y a un sens, évident et énigmatique, pour nous comme pour lui.

«Derrière chaque chose il y a des raisons, dit la Dame à la bûche. Les raisons peuvent même expliquer l’absurde. Avons-nous le temps d’apprendre les raisons derrière les comportements divers de l’être humain? Je pense que non. Certains prennent ce temps.»