«Twist à Saint-Tropez, c’est là que commencent toutes les danses qu’on lance en France pour les vacances…» En matière de résistance, la proclamation d’hédonisme juvénile lancée par Dick Rivers au pinacle des Trente Glorieuses est d’un impact moindre que Hasta Siempre, Bella Ciao ou L’Internationale. Pourtant, au début des années 1960, à Bamako, la jeunesse célèbre l’indépendance du Mali en se déhanchant sur les rengaines syncopées venues de la lointaine métropole.

Délaissant sa troupe (Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan…), Robert Guédiguian prend ses distances avec Marseille, son biotope, son creuset, son inspiration, mais reste fidèle à son engagement humaniste que trois valeurs peuvent résumer: liberté, égalité, fraternité.

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Ancienne colonie du Soudan français, le Mali devient indépendant en septembre 1960. Twist à Bamako évoque cette aventure politique à travers le personnage de Samba. Ce jeune militant socialiste va dans les campagnes expliquer les bienfaits du collectivisme à des paysans méfiants ou rétifs. De retour de mission, il découvre une passagère clandestine planquée sur le pont de sa camionnette: c’est Lara, une jeune femme fuyant un mari violent et une société patriarcale. Comme il n’y a pas de films sans histoire d’amour, Samba et Lara s’éprennent l’un de l’autre.

Toujours rebelle

Homme de gauche, Robert Guédiguian se réjouit des progrès du socialisme. Ainsi, le père de Samba, riche marchand de tissus, est dénoncé pour les conditions de travail qu’il impose à ses ouvriers. Et une proposition comme «le viol n’existe pas quand on est marié» n’est plus recevable. Le progrès peine toutefois à avancer. Les champs restent en jachère, les villageois ne comprenant pas l’utilité de cultiver un bien collectif – à cette occasion, Guédiguian brosse un tableau digne des plus grandes heures du réalisme socialiste quand Samba et sa troupe retroussent leurs manches pour désherber, bientôt imités par l’ensemble de la communauté rurale.

Le réalisateur engagé reste lucide. Il sait que «la révolution souvent ça devient dégueulasse, ça fait d’la doctrine d’la théorie et d’la mélasse», comme le chantait François Béranger. En renonçant au franc français, en frappant sa propre monnaie, le gouvernement malien provoque une banqueroute générale. Le peuple gronde et manifeste, certains pensent que «c’était mieux au temps des Français». Quant au slogan joyeusement déviationniste selon lequel «le socialisme, c’est l’électrification plus le twist», il déplaît aux autorités. La police fait des descentes dans les clubs, vide les bouteilles, pique les microsillons et les collections de Salut les copains. Et comme le mari bafoué de Lara veut se venger, l’utopie vire à la tragédie.

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La tragédie perdure. Aujourd’hui, au Mali, les islamistes détruisent les écoles jadis bâties par les indépendantistes et interdisent la musique. Quant à Lara, octogénaire toujours rebelle, elle écoute du twist sur son téléphone au nez et à la barbe des intégristes.


Twist à Bamako, de Robert Guédiguian (France, 2021), avec Alicia Da Luz Gomes, Stéphane Bak, Issaka Sawadogo, 2h.