«Trouver l’extraordinaire dans le quotidien»

Cinéma Petite perle anglaise, «Une Belle Fin», alias «Still Life», touche en évoquant la mort solitaire

Rencontre avec Uberto Pasolini, très loin de son triomphal «Full Monty»

Son nom sonne familier mais trompe. Cinéaste britannique, producteur passé à la réalisation (Machan/Sri Lanka National Handball Team, 2008), Uberto Pasolini est bien d’origine italienne mais sans lien de parenté avec Pier Paolo Pasolini. Par contre, il est un petit-neveu de Luchino Visconti! Un nouveau film, Une Belle fin (Still Life), nous a donné l’envie de le rencontrer. Mais d’où sort donc l’auteur de cette jolie fable sociale centrée sur un… employé zélé des pompes funèbres?

Né en 1957 à Rome, Uberto Pasolini Dall’Onda a été un enfant de l’aristocratie avant de se retrouver banquier à Londres. Mais à 26 ans, il a choisi de repartir à zéro dans un monde qui l’attirait depuis ses jeunes années passées à hanter la Cinémathèque de Milan. Garçon à tout faire sur La Déchirure (The Killing Fields, Roland Joffé, 1984), il est remarqué par le grand producteur David Puttnam et devient son assistant durant et après sa débâcle hollywoodienne à la tête de la Columbia. Il fonde ensuite sa propre compagnie, Redwave Films, pour produire Palookaville (Alan Taylor, 1995, d’après des nouvelles d’Italo Calvino) et touche le jackpot avec The Full Monty (Peter Cattaneo, 1997). Producteur impliqué, Pasolini aura moins de chance avec ses projets suivants (The Closer You Get, The Emperor’s New Clothes et un Bel-Ami avec Robert Pattinson). Mais à entendre cet énergique quinquagénaire, toutes ces années ont été profitables. Mieux, nécessaires pour arriver à ce film qu’il considère comme son plus personnel.

Le Temps: Passer de «golden boy» de la City à cinéaste est un parcours un peu inhabituel…

Uberto Pasolini: C’est justement parce que tout me réussissait dans la finance que j’ai changé de cap. Je voulais essayer quelque chose où je ne devrais rien aux contacts de ma famille. J’ai donc lâché bureau et secrétaire pour me retrouver à servir le thé sur un tournage, et je ne l’ai jamais regretté! De David Puttnam, que j’ai accompagné dix ans, j’ai retenu qu’un producteur pouvait aussi être créatif, le moteur des films qu’il produit.

– Pourquoi alors être passé à la mise en scène?

– Après quelques expériences moins heureuses et un gros projet australien qui a capoté, j’ai découvert cette histoire extraordinaire d’une fausse équipe de handball sri-lankaise qui avait disparu dans la nature en Allemagne. Je me suis tellement impliqué, de l’enquête au scénario, qu’il m’a paru plus naturel de mener l’aventure jusqu’au bout. Mais j’ai aussi compris qu’exercer un contrôle sur un film écrit et réalisé par d’autres amoindrit sa «voix auteuriale». Tout dépend à quel point vous vous sentez proche du sujet. La même situation s’est représentée avec Still Life, qui est né d’une période de crise à la suite de mon divorce [d’avec la musicienne Rachel Portman, mère de ses trois filles, qui a malgré tout participé au film]. Après avoir été frappé par l’interview d’une employée des pompes funèbres municipales de Westminster, je me suis lancé dans six mois de recherches intenses sur ce travail.

A y repenser, tous vos films ont un petit air de famille!

– Parce que je reviens toujours au même genre d’histoire: des gens modestes confrontés à l’écart entre un rêve et la réalité. Les destins exceptionnels ne me parlent pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est trouver l’extraordinaire dans le quotidien. C’est trop facile de faire des films en poussant le volume à fond, l’action, le drame et la musique. Le spectateur sera secoué sur le moment mais n’en gardera pas grand-chose. En revanche, si vous baissez le volume, vous en perdrez bien sûr un bon nombre, mais vous aurez une chance de toucher vraiment certains. Le maître absolu dans ce style, c’est le Japonais Yasujiro Ozu. Sa grammaire est très simple. Résumés, ses films n’ont pas l’air très excitant. Et pourtant, il est difficile de trouver plus émouvant et universel. En toute modestie, Still Life lui doit beaucoup.

– Comment avez-vous pensé à Eddie Marsan, qui est extraordinaire dans ce film?

– Je ne voulais surtout pas d’une star, pour qu’on puisse vraiment croire à la réalité de ce personnage, à son job, à sa générosité, à son inconscience de sa propre solitude. Eddie a joué dans beaucoup de films, mais en général des seconds rôles plutôt outrés, y compris chez Mike Leigh. Je l’avais repéré en valet de Napoléon dans The Emperor’s New Clothes, mais il a dépassé toutes mes attentes. C’est un comédien fabuleux qui ne donne même pas l’impression de travailler. La vérité du personnage lui doit énormément.

– Nos sociétés modernes, et le cinéma en particulier, se préoccupent rarement des morts…

– Je pense qu’on doit d’abord faire un film pour soi-même, sans préjuger du public. Je suis donc allé à la rencontre de ce dont j’étais curieux à ce moment de ma vie. Ensuite, j’ai eu la chance de trouver des gens qui ont aimé le scénario, y ont cru et m’ont soutenu, m’épargnant le moindre compromis. En fait, j’ai réalisé un film qui, tout en parlant bien sûr de la mort, questionne surtout la vie. Qu’est-ce qui lui donne sa valeur? Je ne pense donc pas qu’il soit déprimant, et son petit succès jusqu’à présent me conforte dans cette idée. Nous l’avons vendu dans le monde entier et depuis il a fait son chemin sans grande publicité, grâce à la critique et au bouche-à-oreille.

– La réussite vient d’un savant équilibre entre réalisme et fable?

– C’est venu comme ça. J’ai peu d’imagination et j’aime donc partir du réel. Le personnage de John May s’inspire de personnes que j’ai rencontrées, mais son investissement pour les morts solitaires va bien sûr plus loin, pour éclairer ce problème. Quand on en arrive à jeter les cendres de quelqu’un comme on le voit dans le film, cela en dit long sur la manière dont une société traite les plus faibles. En Angleterre, la fameuse prise de position de Margaret Thatcher qui disait ne pas croire en la société mais seulement en l’individu responsable et en la famille, a fait des ravages. Depuis, le welfare state est devenu l’anathème et tout le discours politique tend à considérer les personnes à charge comme des profiteurs…

– Ce n’est pas qu’anglais!

– En effet. Plus largement, mon film invite à se demander ce que vaut cette logique qui laisse des gens disparaître, éloigne les membres d’une famille, pousse à ne plus connaître ses voisins. Pour ma part, je pense que c’est dans la curiosité des autres que la vie devient plus intéressante et qu’on a une chance de devenir une meilleure personne…