Ballet

Ugo Cirri, cet élu suisse qui rêve d’envol au Prix de Lausanne

A 16 ans et 7 mois, ce danseur d’origine vaudoise est en lice vendredi au Palais de Beaulieu. Il raconte sa vie d’apprenti Casse-noisette au sein de la Kirov Academy of Ballet à Washington

Le Vaudois Ugo Cirri, 16 ans et 7 mois, est en lice au Prixde Lausanne

Il raconte le métier qui entre

«Mais où est Ugo?» On débouche dans le foyer du Palais de Beaulieu, là où se joue chaque mois de février le Prix de Lausanne, ce sacre du printemps. Ici, un adolescent s’étire, andante. Là, une demoiselle répète un geste. Là encore, une mère susurre un conseil à sa fille. Partout, sous les néons, des silhouettes s’effilent en lames; l’espoir suinte en onguent. A la veille du concours, l’ambition a une odeur. A l’instant, un gamin passe, collant bordeaux, épaules farouches de sylphide, mine chagrine. Un chaton au milieu des félins.

Mais ce garçon pressé, c’est Ugo, justement, avertit l’attachée de presse; Ugo Cirri né un 7 juillet 1998, sous le signe du Cancer; Ugo, qui apprend le métier à la Kirov Academy of Ballet à Washington DC, ce qui est en soi peu banal quand on a vu le jour à Lausanne, qu’on a grandi à Blonay, au pied d’un château millénaire qui regarde de haut les Alpes. Orgueil de hobereau. Ugo est du cercle sélect des Suisses admis au Prix de Lausanne, cinq cette année sur 67 danseurs sélectionnés. Au départ, ils étaient 300 prétendants du monde entier. L’exploit marque un pedigree: le Prix de Lausanne est au ballet ce que Wimbledon, section junior, est au tennis. Une joute qui peut vous grandir, vous propulser dans la compagnie de vos rêves.

Ugo reçoit dans la pénombre, devant une table de maquillage. Le visage est poupin, assorti à la mélancolie du lieu. L’enfant s’y mire encore. Mais le maintien, une façon de vous regarder droit dans les yeux, amusée et vaguement détachée, suggère autre chose: une disponibilité joueuse; le plaisir du projecteur braqué sur lui. Ugo est charmeur, tendance Pierrot lunaire.

Tout commence d’ailleurs par une facétie. C’est ce que Cécile, sa mère, racontera plus tard. «La danse ne vient pas de nous, ni de mon ex-mari, qui est économiste, ni de moi, qui travaille dans le social. Mon fils a toujours su imiter. Nous avons vécu quelques mois en Inde, il avait 3 ans, il était fasciné par les danseuses indiennes, il répétait leurs gestes. Il adorait aussi se déguiser, je me rappelle comme il enfilait les gants jaunes de la Belle, il préférait jouer la Belle plutôt que la Bête, il était tellement drôle.»

Vous l’avez déjà lue, cette histoire de travestissement? C’est le berceau du talent par excellence. La suite vaut la peine. Ecoutons Kim White, professeur de danse d’origine new-yorkaise, l’élégance en personne, sortie de la série Fame. Elle dirige dans les années 2000 à Vevey la Youth Ballet School. «Je le revois, il est tout petit, il n’a pas 6 ans, il entre en scène et je suis sous le charme. Il y a une évidence, il aime ça, faire l’acteur.» Kim White accueille Ugo dans son école, lui donne le goût de la discipline. Plus tard, c’est elle qui lui ouvre les portes d’un premier stage aux Etats-Unis, un mois à Philadelphie; il a 11 ans. «L’année suivante, il repart en Amérique pour un autre stage et il me dit qu’il n’a plus besoin de moi, qu’il sait désormais faire sa lessive, j’étais fière de cette maturité», poursuit Cécile, sa mère.

On feuillette ici un album imaginaire avec Marjolaine Piguet. Cette balletomane accomplie a créé une filière danse-études très prisée au sein de l’établissement de Béthusy à Lausanne. «Nous n’avons pas hésité à l’admettre, on a tout de suite vu qu’il avait du talent. Il n’interprète pas seulement, il entre dans la peau des personnages, il excelle dans l’improvisation théâtrale. Dans la vie, il est exubérant, érudit, toujours très entouré.»

Mais si on laissait la parole à Ugo? Il parle comme il a appris à bouger: avec gravité et précision, l’ironie au coin de l’œil. Il se rappelle un été à la Kirov Academy of Ballet à Washington, un stage d’un mois en principe, la proposition que lui fait l’école d’y rester à l’année, avec une bourse à l’appui. Dès lors, c’est le rêve américain, baigné par une lune russe. Car l’institut se réclame de la grande tradition de l’école Vaganov. Soixante élus s’y côtoient comme dans un phalanstère. On n’y fait que ça, se construire un corps, une tête aussi si possible.

Dès 7h30, Ugo est en classe, mathématiques d’abord – «Je suis nul en maths, cent pour cent nul.» Le cursus matinal est semblable à celui de toutes les écoles. Les après-midi, elles, sont dansées, quatre heures par jour pour assimiler la grammaire classique, avec en apothéose, entre 17h30 et 18h30, un cours de pas de deux. Les soirées filent, entre devoirs, souper et couvre-feu. «Mais Ugo, y a-t-il une place pour autre chose que la danse?»

«Je n’ai du temps pour rien d’autre, ça me va. Quand j’ai un moment, je repose mes jambes, en l’air, je pose de la glace sur mes chevilles ou des patches anti-inflammatoires. J’ai tendance à faire des tendinites, mais je n’utiliserai pas d’antidouleurs. Je ne veux pas danser sans sentir mon corps.» On lui demande à quoi il est attentif sur scène. Il répond qu’il cherche à accrocher le spectateur, qu’il a le droit de se tromper dans un geste, mais pas de gâcher une émotion. Sa faiblesse? Le saut, avoue-t-il. «Parce que je suis encore en train de grandir.» Son avenir, il le projette dans une compagnie classique, le Royal Ballet de Londres par exemple, mais pas le Ballet de l’Opéra de Paris parce qu’il a dépassé l’âge d’admission. Sa mère dit qu’elle ne le soumettra à aucune pression, qu’il avancera à son rythme, qu’il sera peut-être acteur, allez savoir. Kim White pense qu’il pourrait s’épanouir à l’American Ballet Theatre, une référence aux Etats-Unis. Elle croit en lui, parce qu’il aime les gens, parce qu’il a la tête sur les épaules aussi, ajoute-t-elle.

Naguère, certains camarades saligauds traitaient Ugo de «fiotte», se souvient sa mère. Pour ceux-là, la danse était un fléau. Cet anathème est un classique, hélas. Aujourd’hui, Ugo sait, au-delà du Prix de Lausanne, où est son bonheur, ce qui est un privilège à 16 ans et 7 mois. «Il y a quelque chose dans le classique qui est juste… je n’arrive pas à dire, pas à expliquer. C’est en moi. J’adore toutes les musiques de Tchaïkov­ski, Casse-noisette, Le Lac des cygnes, Sérénade.» Mais le travail l’appelle. Il file à petits pas. Demain, il sera sur scène devant le jury. Et il adorera cette exposition, quoi qu’il advienne. Graine de Casse-noisette, va.

Prix de Lausanne, jusqu’au sa 7 février; www.prixdelausanne.org

«Ugo n’interprète pas seulement, il entre dans la peau des personnages. Dans la vie, il est exubérant, érudit, toujours très entouré»

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