La plupart ont participé aux dernières éditions de la foire Photo Kyiv Fair, dont la section non commerciale fut commissionnée par Carole Glauser Pidoux, qui est à l’origine de l’exposition virtuelle proposée par les musées lausannois de Plateforme 10 – Photo Elysée, Musée cantonal des beaux-arts et Mudac. Ayant vécu trois ans à Kiev, la Vaudoise est d’autant plus bouleversée par l’agression russe envers l’Ukraine.

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«Après quelques jours d’incompréhension et de choc, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose dans mon domaine de compétences, dit-elle. Mon dessein n’était pas de montrer des images du conflit, mais des tendances et préoccupations artistiques d’avant-guerre. L’idée d’une exposition online rapidement réalisable de jeunes photographes ukrainiens représentatifs de la scène artistique contemporaine m’est ainsi apparue comme une possibilité de faire connaître et soutenir une génération d’artistes de talent, dont la création artistique et la vie sont en péril.»

Douleur et nature

Les quelques jours suivant l’invasion, la photographe, vidéaste et peintre Maria Kazvan a fui sa ville natale, Lviv. Sur les chemins d’exil vers la Pologne, où elle trouvera refuge dans la maison de la grand-mère d’une amie, elle se refuse, pour des questions «éthiques», à prendre des clichés du chaos. A l’instar de nombreuses femmes photographes, elle fait du corps le territoire privilégié d’une quête identitaire et féministe. Pour interroger les diktats sociaux et toutes formes d’oppression.

Depuis son plus jeune âge, l’artiste est victime de troubles liés au stress post-traumatique. Toute son œuvre, poignante et d’une force remarquable, porte la cicatrice de l’inoubliable. Prenons Earth Womb, découvrant une femme dénudée recroquevillée en position fœtale dans la balafre rougie d’un paysage minier. «Jamais je n’aurais imaginé cette image résonnant avec la situation présente de dénuement extrême des femmes, confrontées en Ukraine à des exactions et viols perpétrés par les soldats russes», confie-t-elle.

Fortement imprégnée par le travail de l’artiste écoféministe Ana Mendieta, Maria Kazvan s’exprime sur un mode allégorique mêlant l’art corporel et une symbolique organique, naturelle et spirituelle. Cela pour exprimer la violence domestique dont elle fut victime, sa souffrance et son aspiration à l’émancipation. Ses réalisations font la part belle aux éléments de la vie – terre, air, feu, eau – complétés par le sang. Naissance et mort, présence et absence sont ici indissolublement liées. Pour poursuivre aujourd’hui son travail, elle propose ses peintures semblant inspirées notamment de nocturnes du peintre surréaliste Max Ernst. La moitié de leur prix de vente est reversée à la «résistance intérieure».

Campagnes oubliées

Native de Marioupol et installée à Berlin depuis huit ans, Viktoria Sorochinski est partie sur les traces de ses ancêtres. Son travail est hanté par l’«enfantôme» logé en elle, ainsi que par la mémoire et l’histoire familiale intime. D’une esthétique pictorialiste servie par des cadrages au cordeau et un sens affûté de la composition, Lands of No-Return alterne, entre autres, portraits de vieillards, intérieurs décrépits et natures mortes retenant de rares nourritures terrestres – pain, lait, raisins pour l’une. Ces images ne participent pas d’une mise en scène, précise l’artiste. A contrario d’une autre série, Far & Familiar, rassemblant des compositions «épurées et minimalistes».

«Ma redécouverte de ces lieux en 2005 fut un choc. Evanouis les jeunes, les places joyeuses et le travail vus dans mon enfance. On n’y trouvait plus que des personnes en fin de vie, ultimes témoins d’une culture autrefois magique et dynamique. Même avant le conflit actuel, la pauvreté était absolue et la zone oubliée du gouvernement. Ces images ont une qualité mémorielle, commémorative face à une vie qui disparaît.» Dans ces villages situés à une trentaine de kilomètres aux environs de la capitale, les habitants n’ont «pas d’aide médicale ni approvisionnement alimentaire», avance la photographe. Ses grands-parents vivaient en ces lieux désolés. Sa ville portuaire natale de Marioupol était devenue un centre culturel important, souligne-t-elle. Avant d’être assiégée et bombardée par les troupes russes, devenant alors une cité martyre.

Sans-abris et surréalisme

Photographe renommé en Ukraine, couvrant aujourd’hui le désastre, Alexander Chekmenev réalise une impressionnante série sur les sans-abris anonymes de la capitale, les élevant au rang de figures iconiques. Pour Deleted, sa dramaturgie en clair-obscur rime avec la peinture néerlandaise du XVIIsiècle (Vermeer, Rembrandt, Hals) et l’art du portrait d’histoire. La situation des SDF s’est péjorée depuis l’aube du conflit au Donbass. «Plus d’un million et demi de réfugiés ont fui la zone de guerre. Certains d’entre eux ont tout perdu», signale le photographe sur son site. Commissionné par le gouvernement ukrainien, ce travail s’étend de 2018 à 2020 sous les présidences successives de Petro Porochenko et Volodymyr Zelensky, critiqués pour leur programme d’aide sociale étatique «très inefficace», souligne Chekmenev.

Le diaporama de l’exposition virtuelle s’ouvre sur l’approche flirtant avec le fantastique de Gera Artemova. Sa série Botanic Garden, réalisée à Kiev en mai 2014, dans le sillage de l’annexion de la Crimée par la Russie, fait dialoguer renouveau, vertu résiliente et menace diffuse. Fondatrice du groupe Instagram Women Photograph Ukraine, Anna Melnykova questionne, quant à elle, au gré des compositions surréalistes de Lost In Nature, le féminin hybride et ses archétypes oscillant entre le végétal, le sculptural et la photo de mode. «Evoquant les questions de plafond de verre et d’inégalités affectant les femmes, elle le fait avec poésie et ironie», souligne Carole Glauser Pidoux.

Portrait: Kateryna Bondar, l’écho d’une guerre à distance

A l’heure où les forces ukrainiennes diffusent en boucle les portraits de leurs héros, Viktor Fomenko adopte une démarche archéologique pour The Honor Roll. Il met au jour les photos froissées et fantomatiques de fantassins ukrainiens inscrits au tableau d’honneur d’un cantonnement militaire abandonné sans combat à l’armée russe, à Sébastopol en Crimée, lors de l’annexion. A l’avenir, la curatrice souhaite favoriser l’accueil, en Europe, d’artistes et photographes ukrainiens. Ceci au sein de programmations, résidences ou autres formules à imaginer avec les musées, centres d’art, festivals et autres lieux dédiés tant à la photographie qu’à la pluridisciplinarité.

Soutien de Plateforme 10 à l’Ukraine: une exposition en ligne visible depuis le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne ou sur le site www.elysee.ch