D’Ulay, on ne connaissait guère que ce qu’il a partagé avec Marina Abramovic. Ou plutôt ce que le couple d’artistes a donné au public. Entre 1976 et 1988, ils se lancent nus l’un contre l’autre dans des chocs de plus en plus forts, se tiennent dos à dos accrochés par les cheveux pendant dix-sept heures (la dernière en public), ils se crachent l’air dans les poumons jusqu’à la quasi-asphyxie… En 1988, ils marchent à la rencontre l’un de l’autre, quelque 2000 km sur la muraille de Chine. Ils ont mis des années à préparer cette performance qui finalement spectacularise leur séparation. Depuis, chacun a continué son chemin, mais Marina Abramovic a plus attiré sur elle la lumière. Et Ulay? Pendant deux jours, à Genève, on a pu réaliser qu’il existait avant et qu’il existe après Marina. Même si en novembre 2011 un oncologue lui a donné quatre mois à vivre.

C’est à ce moment-là de sa vie que commence le documentaire qui était projeté lundi au Musée d’art et d’histoire. Le film du slovène Damjan Kozole s’appelait Project Cancer, mais Ulay préfère désormais le titre de Performing Life car, il aime à le répéter, ce fut pour lui une «filmothérapie». Comme une troisième voie médicinale ajoutée aux bombardements chimiques des cellules et aux méthodes alternatives, comme la méditation, l’ayurvéda ou l’acupuncture. «Le film m’a occupé, il m’a détourné de la maladie», explique-t-il.

Performing Life ne nie pas le cancer, avec la chute des cheveux, la fatigue qui terrasse le corps et cerne les yeux. Mais c’est surtout le portrait d’un homme et d’un artiste, avec amis et avec œuvres. On suit Ulay une année durant, et ce qui lui arrive l’encourage à se retourner sur sa vie passée, à revoir ses amis, du musicien expérimental Charlemagne Palestine au coiffeur culte Christiaan Houtenbos, en passant par l’artiste Chuck Close.

Ulay est un enfant de la guerre, né Frank Uwe Laysiepen en 1943 à Solingen, une de ces villes rhénanes quasi anéanties à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Photographe de formation, il travaille avec le polaroïd, s’intéresse très tôt à l’identité, au double. Il tire des portraits de lui à moitié grimé en femme tout à fait troublants. Avant même ses performances publiques, il utilise le corps, le sien essentiellement, comme matériau, car il est «le médium par excellence» (en français dans le texte).

Durant cette année hors normes, entre novembre 2011 et novembre 2012, il se rend à Amsterdam, une ville qui a beaucoup compté pour lui, où il est arrivé à la fin des années 1960, alors qu’elle était traversée par le mouvement Provo, qui souhaitait une sorte de révolution permanente par le jeu et la création.

On le suit aussi à Berlin, où il assiste à la première du film tourné lors de la performance new-yorkaise de Marina Abramovic, qui leur avait permis de se retrouver. Ils se souviennent que dans cette ville, au tout début de leur histoire, en 1976, elle l’a filmé volant un tableau, «Le Pauvre Poète» de Carl Spitzweg, à la Neue Nationalgalerie. Depuis ces retrouvailles berlinoises, la relation entre les deux artistes s’est tristement dégradée, réduite à d’âpres batailles juridiques pour des questions de droits.

Dans le film, Chris Dercon, directeur de la Tate Modern, a l’une des plus belles formules pour raconter Ulay. «He took care (il prend soin)», martèle-t-il pour parler de son rapport aux gens, et aux choses, le décrivant comme une sorte de curateur absolu. Une qualité qui lui a peut-être aussi permis de combattre un lymphome envahisseur et d’être aujourd’hui cet homme qui porte son âge avec une élégance rare.

Lors du déjeuner de presse organisé par le Musée d’art et d’histoire et Art for the World, qui organisaient sa venue, plus que de maladie, il avait surtout envie de parler de ce qui l’occupe essentiellement ces dernières années, l’eau, composant essentiel de notre corps – toujours le corps – mais aussi de notre planète. La plupart de ses projets ont pour but de souligner cette importance, de la rendre sensible. Ils ont parfois été menés dans des lieux où l’eau est un enjeu géopolitique primordial, comme à Ramallah et Jerusalem. Sa venue à Genève lui a ainsi permis d’annoncer sa collaboration avec Art for the World pour un appel à idées pour World Water Joy, une exposition qui devrait rassembler quelque 25 œuvres, toutes témoignant que «l’eau est plus que H20».

Pas d’eau, en tout cas au premier regard, dans la performance qui était le point fort de son séjour genevois, organisé par Adelina von Fürstenberg, fondatrice de Art fort the Wolrd, pour les 20 ans de l’ONG. Cela se passait au Musée d’art et d’histoire où Ulay avait déjà performé, avec Marina bien sûr, en 1977. Entre leurs deux corps nus, les artistes tenaient un miroir, qui avait chu sans se casser quand il n’avait plus été soutenu.

Deux décennies plus tard, Ulay a gratté de ses ongles le revêtement blanc et crayeux qui recouvrait la surface du miroir posé au sol. Lui dont la plupart des œuvres ont été si silencieuses, il y a inscrit des mots, toujours de ses ongles grinçants, des mots ambigus qui évoquent le moment présent, la marche des choses, ce qui suffit, ou pas. Il a ouvert de petites fenêtres rosées, peut-être comme un nouveau Narcisse devant son étang, dessiné un nid, s’y est contorsionné. De multiples récits surgissaient de la demi-heure de cette œuvre baptisée «Invisible Opponent» (adversaire invisible). Ulay version 2016 est moins spectaculaire, mais pas moins intense.


Le projet World Water Joy est présenté sur le site www.artfortheworld.net

Tout ce que Ulay a réalisé ces dernières années à travers le monde sur le thème de l’eau a été très bien catalogué sur le site www.earthwatercatalogue.net