En Suisse, cela devient une habitude. A Berne, pour la deuxième fois, des œuvres chinoises collectionnées par Uli Sigg sont exposées, au Kunstmuseum et au Centre Paul Klee depuis une semaine.

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du monde

A Hongkong, et même en Asie, c’est en revanche une première. Mardi, le musée M + a inauguré une exposition comprenant quatre-vingts œuvres, tableaux, photographies, sculptures ou vidéos, de cinquante artistes, retraçant quatre décennies d’art contemporain chinois. En 2012, le Lucernois a donné quelque 1500 pièces de sa collection à Hongkong pour une valeur estimée à 160 millions de francs. Une collection jugée unique, construite de manière systématique, d’aucuns diraient obsessionnelle.

Elément d’un vaste complexe culturel en construction sur la péninsule de Kowloon, le M + devait initialement ouvrir cette année, mais différents retards en ont décidé autrement. La date officielle a été reportée à 2019. L’exposition se tient donc dans une galerie privée, ArtisTree, avec notamment le soutien de Credit Suisse.

Uli Sigg a commencé sa carrière comme journaliste; il a encore un œil sur la presse, comme administrateur du groupe Ringier, copropriétaire du Temps. Il a commencé sa collection au début des années 1980 alors qu’il travaillait pour l’ascensoriste Schindler en Chine. Au milieu des années 1990, il a été nommé ambassadeur de Suisse à Pékin, puis il est retourné aux affaires, sans jamais cesser de compléter sa collection.

Ce mardi, Uli Sigg enchaîne les rendez-vous. A midi, il mange en compagnie de Carrie Lam, la numéro deux du gouvernement de Hongkong. Dans la matinée, il fait une pause en prenant un cappuccino bien sucré, pour parler de l’exposition, de l’art chinois, et de la Chine.

Le Temps: Pourquoi êtes-vous tombé amoureux de l’art contemporain chinois, et pas européen ou américain?

Uli Sigg: Nous avons tous grandi avec ce que j’appelle l’art de l’OTAN (sourire). Les pays de cette alliance occidentale dominaient le monde, politiquement, économiquement, mais aussi artistiquement. Bien sûr, ils étaient à l’avant-garde, mais cela ne m’excitait pas plus que cela. A l’époque, j’espérais aussi que l’art chinois me donnerait un accès particulier à la réalité du pays. C’était ma principale motivation. Hélas, au début, ce que j’ai trouvé n’était pas très intéressant. Les artistes chinois sortaient tout juste du réalisme socialiste, et faisaient leurs premiers pas dans de nouveaux territoires.

– Comment expliquer l’art contemporain à ceux qui le considèrent comme des créations que des enfants pourraient faire?

– Prenons, dans l’exposition de Hongkong, «84-ink-5», de Wang Peng. Nu, l’artiste s’est recouvert de peinture et s’est couché sur du papier pour y laisser son empreinte… L’art contemporain est peut-être considéré comme élitiste, fait pour les plus éduqués et compris seulement par eux. Une partie de cet art est comme cela, ce qui suscite effectivement beaucoup de débats. L’Occident se pose cette question depuis près de cinquante ans, par exemple lorsque l’art conceptuel a «remplacé» la peinture «normale». La Chine se la pose aujourd’hui, sa population n’ayant été que récemment confrontée à ce type de création. Vous évoquez Wang Peng. Il a fait cette réalisation en 1984, à seulement 19 ans, avec quelques amis qui l’ont aussi photographié, et alors qu’il s’apprêtait à rentrer aux Beaux-Arts. Ce fut la première performance «nue» conduite en Chine, menée de manière assez spontanée, et comme une manière de se confronter aux limites de la peinture.

– Comment le grand public peut-il comprendre les toiles abstraites, bien plus difficiles d’accès qu’un tableau comme «La Joconde»?

– Ce peut être un geste, une émotion qu’un artiste tente de mettre sur une toile. Ou une question formelle, sur la définition même d’une peinture, ou bien encore une réflexion sur l’état du monde. On ne sait pas forcément. Cela dépend de l’artiste, de sa démarche. Et ce peut effectivement être difficile d’accès. Vous mentionnez Mona Lisa, elle a pourtant suscité elle-même de grandes controverses. Etait-ce un homosexuel ou une femme magnifique? Et le paysage de fond, était-il réel ou imaginaire? Ces questions ne sont finalement guère différentes de celles que nous nous posons devant l’art contemporain. Bien sûr, l’art traditionnel obéit à un paradigme plus simple, pour ce qui est par exemple de la beauté ou de l’harmonie. L’art conceptuel fait preuve d’une plus grande radicalité, que l’on peut, ou pas, ressentir. Il faut accepter cette différence, accepter que la beauté puisse être secondaire, au risque sinon de ne jamais apprécier cette forme d’expression.

– Le prix est un autre sujet de controverse. Zeng Fanzhi, un peintre présent dans votre collection, né en 1964, fait partie des dix artistes les mieux vendus l’an dernier aux ventes aux enchères. Sa toile «Last Supper» a été acquise pour 23 millions de dollars en 2013. Comment l’expliquer?

– Je ne peux pas! Tout ce que je peux dire, c’est qu’il a dû y avoir au moins deux personnes désireuses d’acheter cette peinture pour que l’enchère monte à ce niveau.

– L’art contemporain est-il un investissement? Credit Suisse sponsorise d’ailleurs les expositions à Berne et à Hongkong. Cela semble être devenu une classe d’actifs, qui attire beaucoup de personnes fortunées, ce qui explique les prix élevés. C’est donc un marché pour la gestion de fortune.
Et pour vous?

– Non, j’ai toujours été clair dans ma démarche, dans ma volonté de documenter cette création à une époque où les musées n’existaient pas. Et puis j’ai donné ma collection aux Chinois. Qu’elle prenne ou non de la valeur, peu m’importe.

– Comment les autorités chinoises considèrent-elles votre travail de collectionneur, sans lequel la plupart des œuvres des années 1970 auraient disparu?

– Je dis que mon travail les a protégées, mais les autorités chinoises peut-être pas. Elles ne se sont d’ailleurs jamais exprimées sur la donation. C’est un sujet délicat pour elles, avec beaucoup de conséquences. Si elles le saluaient, peut-être reconnaîtraient-elles indirectement qu’elles auraient dû préserver ces créations elles-mêmes. A l’inverse, le critiquer reviendrait à délaisser, négliger l’art chinois. Si la collection était montrée en Chine, comme le M + en discute actuellement, ce serait un pas important.

– Vous avez donné votre collection à Hongkong plutôt qu’à Shanghai ou Pékin en raison de la liberté d’expression dont profite l’ancienne colonie britannique. A la lumière des événements récents, comme l’enlèvement de plusieurs libraires hongkongais, ne redoutez-vous pas que cette liberté disparaisse?

– Bien sûr que cela m’inquiète, mais qui peut dire quelle sera la situation en 2019, lorsque le musée M + ouvrira? Je ne voudrais pas trop spéculer. Tant de choses vont se produire! L’atmosphère peut changer, une élection [ndlr: celle du chef de l’exécutif, l’an prochain] va se tenir. J’ai l’espoir que la parole donnée par le précédent gouvernement sera tenue. Il avait fait de cette liberté d’expression un argument pour me convaincre.

– Quelle est l’identité de cet art chinois aujourd’hui? Il semble que les œuvres paraissent de moins en moins chinoises, comme «Maison de retraite», montrée à Berne, qui met en scène 13 mannequins de personnes âgées en fauteuil roulant, dont aucune n’est asiatique.

– Nous sommes dans une sorte de postmodernité. Tout existe en même temps, sans tendance ou style dominant. Tous les médiums sont utilisés. Et tout artiste chinois, comme n’importe où ailleurs, se demande ce qu’il veut être dans cet art contemporain global. L’œuvre que vous mentionnez traite d’un sujet universel. Tel que je le perçois, il s’agit des personnes âgées, et de leurs idées, qui continuent de dominer le monde. Mais il est vrai que l’on n’y voit ni calligraphie ni soie pour dire «c’est de l’art chinois»! Par le passé, les artistes chinois ignoraient l’art occidental. Leur production était donc immédiatement reconnaissable. A mesure qu’ils ont voyagé, exposé à l’étranger, rencontré d’autres artistes, ils se sont mondialisés. Cependant, si vous connaissez le contexte, vous pouvez comprendre que certaines œuvres ne peuvent avoir été réalisées que par des Chinois, avec leur propre langage.

– Le ralentissement de la croissance chinoise préoccupe la planète entière. Comment les artistes le traitent-ils?

– Ils l’ont vu avec le marché de l’art, qui a lui-même sensiblement baissé. Pour ce qui est de leur production artistique, il est encore un peu tôt. Il faut du temps pour comprendre ce qui se passe et le retranscrire dans une œuvre.

– Quant à vous, redoutez-vous un atterrissage brutal, ou en douceur?

– Je n’en sais pas plus que tous les prophètes! Je sais cependant que, dans les pays qui sont encore en développement, les cycles sont plus brutaux que dans nos économies industrielles avancées. J’observe un ralentissement marqué, qui ne se voit pas dans les chiffres du PIB. Pour vous donner un exemple, je parlais hier avec le propriétaire d’un très grand night-club de Shanghai venu voir l’exposition de Hongkong. Il me disait que les clients viennent toujours, mais qu’ils dépensent beaucoup moins qu’avant en boissons. Par ailleurs, la Chine dispose de nombreux talents, mais le système ne leur permet pas de toujours prendre les meilleures décisions. De gros ratés se sont produits, en particulier dans la manière dont les marchés financiers ont été gérés.

– Ce ralentissement n’empêche pas la Chine de racheter le monde. Le dernier exemple en date est aussi le plus important, celui de Syngenta par ChemChina. Faut-il s’en inquiéter pour notre modèle?

– Même les bouteilles Sigg viennent d’être achetées par des Chinois [ndlr: jusqu’ici le propriétaire était une société financière américaine]! Nous avons établi les règles du jeu, et nous avons beaucoup acheté en Chine sans guère nous préoccuper de ce que pensaient les Chinois. Je me souviens, alors que j’étais en Chine dans l’industrie des ascenseurs, qu’à un moment, toutes les usines étaient en mains étrangères. Bien sûr, certains Chinois se montraient inquiets; je crois qu’ils avaient raison, mais ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Aujourd’hui, avec ces mêmes règles, ils achètent le monde. A nous de faire mieux. Comme dans le cas de Syngenta, il m’apparaît que le groupe avait d’autres choix que de se vendre, il aurait même pu être acheteur. Il s’est retrouvé lui-même dans cette situation.

– Ce qui diffère, c’est que ChemChina est un groupe public financé par les banques d’Etat. On assiste à une forme de nationalisation…

– Ce n’est pas aussi simple que cela. Bien sûr, ils ont pour le moment accès à des fonds quasi illimités, mais ils ont tout de même bâti un géant, qui dispose de nombreuses forces. A une époque, les capitaux partaient vers les pays émergents. Aujourd’hui, ils en viennent. Je suis un réaliste, et pas un idéologue. Pourquoi la Chine a-t-elle lancé une banque de développement telle que l’AIIB? Parce que personne ne s’est assis autour d’une table pour discuter raisonnablement du poids qu’elle pèse dans l’économie mondiale et lui accorder la place qu’elle mérite dans les institutions que l’Occident a créées [ndlr: le Fonds monétaire international en particulier].

– Sommes-nous donc biaisés?

Je le crois. Reprenez le cas de Syngenta. Si l’américain Monsanto avait été l’acquéreur, des milliers d’emplois auraient été supprimés en Suisse. Avec ChemChina, ces emplois devraient être préservés. L’Occident se satisfait des règles tant qu’elles lui profitent… Réfléchissons avec soin avant de les changer.

– Il reste que la Chine devient de plus en plus conquérante, voire agressive, comme nous l’observons en mer de Chine du Sud. Est-ce inquiétant?

– C’est un souci pour la planète entière, et nous devons faire entendre nos inquiétudes. Ensuite, la seule chose que nous puissions espérer est que tout le monde agisse avec raison et selon les lois internationales. Cela ne vaut pas que pour la Chine, mais cela vaut aussi pour elle.


Le questionnaire de Proust d’Uli Sigg

– Votre plat préféré?
– Je suis accro aux saucisses. Dans les grands buffets de petit déjeuner, j’en fais mon régime.

– La plus vieille chose que vous possédez?
– Un travail de Ai Weiwei qui comprend 3600 têtes de hâche. Enfin, je l’avais puisque je l’ai donné au M + de Hongkong.

– Le dernier livre que vous avez lu?
Un livre de Slooterdijk. Il écrit avec plus de force qu’aucun autre auteur vivant!

– Il est minuit, quelqu’un frappe à votre porte, vous pensez immédiatement à…?
– J’ai peur que quelqu’un me demande pourquoi je collectionne l’art contemporain chinois.

– L’application la plus précieuse de votre iPhone?
– Les contacts de Yvonne Jaggi, Marianne Heller, Franca Heller. Elles sont mes assistantes. Je les sollicite tellement de fois chaque jour, mais jamais en vain.

– Votre plus mauvaise habitude?
– Je suis né paresseux.

– Une des raisons qui vous fait aimer la Suisse?
– Nos saucisses.

– Plutôt croissant ou bircher muesli?
– Saucisse.


Profil

1946 Naissance à Lucerne.

1968-1972 Etudie l’économie à l’Université de Zurich.

1977-1990 Au service de Schindler en Chine et en Asie-Pacifique.

1995-1998 Ambassadeur de Suisse à Pékin.

2012 Fait don de 1463 pièces de sa collection d’art contemporain chinois au musée M + de Hongkong.

2017 Première exposition en Asie de la collection Sigg, organisée par le M +.