Cinéma

Uli Sigg, une vie pas comme les autres

Michael Schindhelm signe le premier documentaire sur le destin exceptionnel d’Uli Sigg, mais aussi sur l’incroyable transformation de la Chine ces trente dernières années

Quand il se rend à Pékin pour la première fois en 1979, après 18h de vol dans un DC-8 de Swissair, Uli Sigg découvre des rues embouteillées par les vélos. Le soir, dans les Hutong crasseux, les écoliers font leurs devoirs dehors à la lumière des lampadaires, faute d’électricité chez eux. Lorsque le trentenaire alors envoyé par l’ascensoriste Schindler veut boire quelque chose, les Chinois n’ont que du thé à lui servir. Le café, c’est ce qu’il lui manquait le plus, sourit aujourd’hui le Lucernois.

La Chine a depuis bien changé. Les réformes lancées par Deng Xiaoping l’ont propulsée au deuxième rang de l’économie mondiale. Un développement inédit dans l’histoire de l’humanité, et auquel Uli Sigg, entrepreneur et collectionneur d’art contemporain, a sans conteste contribué. Ses «vies chinoises», du titre du documentaire sorti cette semaine en Suisse romande, et réalisé par Michael Schindhelm, retracent cependant davantage que ce seul destin.

Vie nouvelle

Le parcours d’Uli Sigg commence à être connu du grand public suisse depuis les expositions qu’il a organisées au Kunstmuseum de Berne, en 2005 pour la première et actuellement pour la seconde. Et peut-être plus encore depuis qu’il a donné 1500 pièces, la majorité de sa collection de qualité muséale, à Hong Kong en 2012. Au nom de Schindler, il créa au début des années 1980 la première co-entreprise entre une société chinoise et un groupe étranger. Uli Sigg entreprit ensuite une nouvelle vie, celle d’ambassadeur de Suisse à Pékin. Puis il retourna aux affaires. Mais toujours, en parallèle, il consacra une part importante de son temps à l’art contemporain chinois, dans le but de mieux un pays dont il ignorait tout en y posant ses valises.

Les premières minutes du documentaire risquent d’agacer ceux qui n’aiment guère les têtes qui dépassent. L’Allemand Michael Schindhelm, ancien directeur du théâtre de Bâle, convoque une série de personnalités qui attestent de rôle exceptionnel joué par son ami suisse. Pour n’en citer qu’une, l’artiste Ai Weiwei avoue tout lui devoir, ou presque. Filmé devant son château de Mauensee (LU), ou ramant sur son lac arborant un t-shirt «My Ego. My Way», Uli Sigg se donne lui des airs de grand seigneur. Un peu d’humour fera retomber le Suisse sur terre. Comme lorsque, Ai Weiwei, encore lui, s’amuse en se rappelant leur première rencontre: «C’était le plus petit occidental que j’avais jamais vu!»

Peu de secrets

Le propos dépasse heureusement la seule personnalité du collectionneur. «Je n’ai pas non plus voulu faire un film sur l’art contemporain chinois», précise Michael Schindhelm, venu présenter son film à Hong Kong en mars. De ce point de vue, le livre entretien avec Patricia Chen* donne plus de clés sur l’étonnant collectionneur. Michael Schindhelm a une autre ambition, nous raconter la Chine. Face à lui, les artistes ne parlent pas de leur art, mais de leur enfance, du temps où leurs parents subissaient la répression de la Révolution culturelle ou des coupons pour s’alimenter. On mesure d’ailleurs leur connivence avec Uli Sigg, probable raison qui les amènent à se livrer ainsi.

Le documentaire révèle peu des secrets d’affaires d’Uli Sigg, mais démontre l’importance qu’il accorde au contact personnel. Avec les artistes, à qui il achète directement la plupart de sa collection, et dont il promeut le travail en créant un prix (le CCAA). Avec les hommes politiques, Jiang Zemin notamment, qu’il connaîtra d’abord au cours de sa vie chez Schindler, puis celle de diplomate.

Les regrets de Weiwei

Le réalisateur a en outre eu la chance qu’un ancien employé de Schindler ait filmé la Chine des années 1980. Ces plans, précieux, ne sont pas sans rappeler «Chung Kuo, Cina», le documentaire réalisé en 1972 par l’Italien Michelangelo Antonioni qui montrait Pékin vivant au rythme des sonnettes des bicyclettes. Michael Schindhelm souhaite d’ailleurs aussi avoir fait un film «pour les Chinois». Ceux-ci ne risquent cependant pas de le voir. La censure n’accepterait en effet pas les passages consacrés aux massacres de Tiananmen. D’autant que l’étau se resserre. «En tournant mon documentaire sur le nid d’oiseau, le stade construit par les architectes suisses Herzog et de Meuron pour les JO de 2008, nous n’avions rencontré aucun problème, se souvient le réalisateur. Là, nous avons été arrêtés plusieurs fois, alors que tous les papiers étaient en règle.»

Le manque de contradiction constitue la principale faiblesse de ce documentaire financé sur des fonds essentiellement publics. L’éditeur Michael Ringier, propriétaire du «Temps», figure parmi les mécènes. «Il y a des voix critiques, reconnaît le réalisateur, mais elle ne s’exprimerait pas face caméra.» Ai Weiwei, toujours lui, est un des rares à le faire, regrettant qu’Uli Sigg ait donné sa collection à une Chine qui ne le mérite pas.

Enfin, Rita Sigg, son épouse, apparaît trop effacée. «Elle a joué un rôle important» dans leurs relations avec les artistes, notamment parce que «son chinois était tellement meilleur que le mien», reconnaît pourtant Uli Sigg dans le livre avec Patricia Chen. Ajoutant que la donation a été «plus douloureuse pour Rita, parce qu’elle est devenue très attachée à toute une série d’œuvres».

*«Uli Sigg in conversation with Patricia Chen», Ed. Sekel Media Asia, 2014.


The Chinese Lives of Uli Sigg, de Michael Schindhelm (Suisse 2016). 1h33.

Publicité