OPERA

Ulysse, retour sur un navire de chimère

Philippe Arlaud et Attilio Cremonesi forgent une belle entente pour l'opéra de Monteverdi à Genève. Un spectacle conçu comme un montage cinématographique.

Philippe Arlaud a repris le gouvernail. Après les errances de L'Orfeo, l'an dernier, le metteur en scène français canalise ses forces dans une lecture nettement plus cohérente du Retour d'Ulysse dans sa Patrie. Beaucoup étaient sortis agacés d'un spectacle désordonné et confus, portraiturant Orphée en maniaco-dépressif. La transposition de la scène des Enfers dans une boîte de nuit passait pour une coquetterie bien parisienne. L'esthétique pseudo-branchée, gonflée aux hormones et au sexe, jurait avec la musique si noble et économe de Monteverdi.

Et pourtant, Philippe Arlaud aurait pu s'égarer dans le dédale de scènes qui jalonnent Le Retour d'Ulysse. Il n'en est rien, tellement le metteur en scène cadre son propos en s'inspirant de techniques cinématographiques. La simplicité des décors, la magie des lumières (conçues avec Jacques Ayrault), l'usage aussi sobre que poétique de la vidéo (Robert Nortik), l'accompagnement ductile et attentif des musiciens confèrent à ce spectacle une belle unité.

Certes, Philippe Arlaud n'évite pas les clichés. Les domestiques dans le palais d'Ithaque vêtues en pin-up, les danses «pop» stylisées et les costumes clinquants des prétendants (lunettes de soleil, etc.) sont des lieux communs de la mise en scène contemporaine. On a déjà vu mille fois ces jeunes filles ouvrir des bouteilles et se trémousser dès que la musique suggère l'abandon au plaisir. Mais ce ne sont que des détails dans une mise en scène par ailleurs intelligemment pensée. Car la part de rêve est aussi présente, et c'est elle qui permet de surmonter l'épreuve du doute aux côtés d'Ulysse et de Pénélope.

«Comme sa femme refusera de le reconnaître, Ulysse refuse de reconnaître le rivage auquel il aspire depuis vingt ans», écrit Olivier Rouvière dans les notes de programme. Le roi d'Ithaque a tant subi les foudres des dieux qu'il ne sait plus s'il vit la réalité ou un songe cauchemardesque. Les images de synthèse d'un navire errant sur les flots, ces bas-fonds qu'on devine dans les somptueuses projections vidéo de Robert Nortik reflètent l'espace virtuel qui se dessine dans l'esprit d'Ulysse. Pénélope, elle, n'a même pas le voyage pour s'évader. Condamnée à attendre, elle se prend ici pour Diane la chasseresse, vierge farouche décochant des flèches pour faire fuir les prétendants qui rôdent autour du palais. Cette froideur qu'elle affiche, portée par une détermination inflexible, masque les doutes intérieurs. Pressée de toutes parts, y compris par la frivole servante Mélantho, Pénélope ne cédera à l'amour que lorsque Ulysse lui décrira le drap nuptial portant l'empreinte de leurs ébats d'antan.

Plans rapprochés, plans éloignés: Philippe Arlaud joue sur les effets de perspectives. Ce traitement cinématographique épouse le livret, conçu à la manière d'un montage. Grand loft blanc avec vue sur mer, le palais de Pénélope se déploie en profondeur. Le rideau de scène lui-même participe à la dramaturgie: une fois les prétendants massacrés par Ulysse, il se referme comme pour évacuer le seul survivant - le goinfre Irus. Spectacle si insupportable que l'on ne sait s'il appartient au rêve ou à la réalité: des ombres chinoises se dessinent derrière le rideau, mimant au ralenti les flèches perçant le cœur des prétendants.

Au ton tragique du livret, Philippe Arlaud oppose l'élément comique. S'il grossit le trait en conférant aux prétendants des allures de beaufs, il en souligne l'afféterie et le dessein intéressé (Antonio Abete campe un Antinoüs redoutablement collant). Suçant ses doigts à la manière d'un Versaillais, Irus (l'irrésistible Robert Burt) finit par susciter de la compassion tellement sa boulimie masque le mal de vivre. Les dieux eux-mêmes ont perdu toute dignité: les voici otages de leur égomanie, bustes impuissants figés dans les colonnes d'un temple.

Encore fallait-il des voix pour donner chair à la rhétorique monteverdienne. Si Marie-Claude Chappuis n'a pas le timbre rêvé (une mezzo légère, d'où les graves poitrinés), elle confère à Pénélope une grandeur hautaine et une douleur sourde émouvante. Formidablement investi, Kresimir Spicer lève le voile sur les fêlures d'Ulysse. Le ténor, à la voix friable dans l'aigu, exacerbe la douleur du roi, passant du murmure au cri. Christophe Dumaux (bouleversante Fragilité humaine), Emiliano Gonzalez Toro et Janja Vuletic (duo torride entre Eurymaque et Mélantho), Leonardo de Lisi (Eumée) et Hanna Schaer (Euryclée blessée) figurent parmi les bons éléments.

Le Retour d'Ulysse nécessite aussi un drapé orchestral. L'ensemble baroque du Grand Théâtre, mené par Attilio Cremonesi, compte d'excellents musiciens. Violons, clavecins et théorbes épousent les courbes des voix avec sensualité et sobriété.

Le Retour d'Ulysse dans sa patrie, BFM de Genève, 3h20. Les 15, 17, 19, 21, 23 et 27 juin à 19h. Di 25 juin à 17h. (Loc. 022/418 31 30 ou http://www.geneveopera.ch)

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