C'est l'exercice critique impossible: comment juger une moitié de film? Tant d'œuvres commencent brillamment et s'écroulent sur la fin. Mais, depuis son premier film (Reservoir Dogs, 1992), Quentin Tarantino est Tarantino et sa constance jusqu'ici lui laisse le bénéfice du doute. A décortiquer l'objet qu'il nous livre, il faut d'abord se défaire de l'histoire, couche superficielle et donc incomplète: une ancienne tueuse (Uma Thurman) se venge des cinq assassins qui ont saccagé sa cérémonie de mariage, tué le bébé qu'elle portait, massacré son fiancé et tous les invités. Dans ce premier film, elle en tue deux. On peut en déduire que les trois vilains restants périront au printemps, avec la sortie de Kill Bill volume 2. Ce n'est pas d'une grande originalité, mais il s'agit d'une première accroche aux genres que le cinéaste a décidé de réveiller: le film d'arts martiaux, le western spaghetti ou le dessin animé japonais.

Ceux qui attendaient de Tarantino le grand sujet sérieux qui l'installera à la hauteur d'un Martin Scorsese en seront pour leurs frais. Kill Bill est d'abord un travail formel, d'une violence graphique souvent extrême, quête cinéphile (le film s'ouvre sur le logo des productions Shaw, mythique label kung-fu) et expérimentale. Pour y parvenir, le réalisateur divise son récit en chapitres qui bouleversent la chronologie et, surtout, superposent les modes narratifs. A l'image de cette séquence, par exemple, entièrement en dessin animé nippon (une animation confiée au studio I. G. de Tokyo, producteur du dessin animé mythique Ghost in the Shell de Mamuro Oshii) et rythmée par une musique de western spaghetti (la partition de Luis Bacalov pour Le Grand Duel de Giancarlo Santi avec Lee Van Cleef). Ou cette autre scène, duel au sabre dans un jardin japonais enneigé où claquent les sons d'un flamenco.

Le film multiplie ce type de confrontations. Autant de tentatives, de rencontres, de poses (comme l'essentiel du jeu des comédiens) qui tentent non pas de servir un propos iconoclaste mais, au contraire, d'offrir à autant de sous-cultures ou de styles déconsidérés voire oubliés une place nouvelle, sans gêne. C'est bien la force de ce premier volet que d'élever un cinéma populaire à la hauteur des yeux les plus élitaires. Sans pour autant créer un musée: Tarantino possède un tel sens de la séquence, du mouvement, du déplacement, du cadre écran large que l'écrin brille et compense, un peu, la frustration d'être coupé en plein effet. Jusqu'au printemps.

Kill Bill vol. 1, de Quentin Tarantino (USA 2003), avec Uma Thurman, Lucy Liu, Daryl Hannah, Vivica A. Fox.