Umberto Eco. Histoire de la beauté. Trad. de Myriam Bouzaher (italien) et de François Rosso (latin et grec). Flammarion, 440 p.

On n'en a jamais fini avec la beauté: la chercher, la définir, la cerner, lui trouver un absolu. Il y a peu, un essai de l'historien Georges Vigarello montrait comment les canons esthétiques s'étaient déplacés, quelles parties du corps étaient valorisées en

Occident depuis le Moyen Age (lire le SC du 2.10.2004). Faire l'Histoire de la beauté (Storia della bellezza), c'est aussi le propos d'Umberto Eco, mais il s'y prend tout différemment. Son livre est à la fois une anthologie et un livre d'images. Pourtant, prévient-il, ce n'est pas une histoire de l'art, même si sa réflexion est documentée presque exclusivement avec des œuvres d'art.

Pourquoi? Parce que, dit-il, les artistes, les écrivains, les philosophes sont les seuls qui ont tenu un discours sur ce qu'ils jugeaient beau. Les artisans ont sans doute produit des choses qu'ils trouvaient belles mais ils ne nous ont pas laissé de traces de cette quête. Pas plus que nous ne savons

quels étaient les critères esthétiques des peuples dits primitifs dont nous admirons les objets aujourd'hui. Et les concepts d'autres cultures «riches de textes philosophiques et poétiques», comme l'indienne ou la chinoise, nous sont trop étrangers pour que nous puissions les identifier aux nôtres. Voilà pourquoi Umberto Eco s'en tient à la culture occidentale, depuis l'Antiquité.

Par ailleurs, il déclare refuser toute hiérarchie: à l'approche de la modernité, il utilise des documents issus de la publicité, du design, du cinéma commercial. On l'accuse de relativisme, «comme si l'on affirmait que le beau dépend de l'époque et des cultures»? Il confirme: «C'est exactement ce que nous entendons faire.» S'il n'est pas impossible qu'il y ait des règles universelles, lui s'attache aux différences. «Au lecteur de chercher l'unité sous ces dissemblances.» Non seulement les modèles diffèrent selon les pays et les époques, mais ils ne sont pas les mêmes selon les arts: un tableau de Picasso n'a pas d'équivalent littéraire à la même époque.

Pour bien illustrer son propos, Eco propose onze tableaux chronologiques en images, très intéressants et amusants aussi. Comment a évolué l'idéal de la Vénus dénudée depuis la Vénus fessue, dite de Willendorf, à Monica Bellucci en 1997? Et Adonis, des kouroi de Delphes à Schwarzenegger dans Commando? Et les mêmes, vêtus? Comment a-t-on valorisé leur chevelure et leur visage? La représentation de Marie a-t-elle changé des Nativités du XIIe siècle à Madonna? Et celle du Christ, jusqu'à Caviezel? Les rois, des pharaons à Agnelli, et les reines, de Néfertiti à Lady Di? Et comment ont changé les règles d'or des proportions?

A partir de cette jolie leçon de relativisme, Eco suit la chronologie. Ses textes sont clairs, didactiques et agréables à lire, un bon fil rouge à travers l'histoire de l'art, quoi qu'il en dise. Le grand charme de ce livre, sa valeur ajoutée, c'est, aux côtés d'une belle iconographie, le large choix de textes de poètes, philosophes, artistes, architectes et historiens qui accompagnent et explicitent les œuvres. «Ainsi ne saurions-nous affirmer que ceux qui sculptaient des monstres sur les colonnes et les chapiteaux des églises romanes les jugeaient beaux» si, par bonheur, un texte de saint Bernard (qui désapprouvait ces figures) ne nous avait dit le plaisir qu'y trouvaient les fidèles.

Une telle vision panoptique montre une tension continuelle entre un idéal d'harmonie, de mesure, d'ordre – les Grecs, la Renaissance, certaines tendances de l'art abstrait – et une vision inquiète, tourmentée, provocatrice – le maniérisme, le romantisme, l'expressionnisme. L'adéquation au but est essentielle pour saint Thomas «qui aurait jugé laid un marteau de cristal». Edmond Burke, lui, s'est élevé contre la dictature de la proportion, valorisant la beauté boiteuse, imparfaite.

Le Moyen Age (pour autant qu'on puisse généraliser sur une période de dix siècles) chérissait les vives couleurs et la lumière, venue de Dieu. Mais la beauté peut naître aussi de l'ombre, de la représentation de choses horribles: diables mais aussi guerre, violences, corps écartelés. Elle peut nicher dans les machines, dans les paysages industriels, dans l'érection en œuvre d'art d'un égouttoir à bouteilles, soudain devenu visible, ou dans un cliché d'imagerie médicale, révélateur d'un univers jusqu'ici imperceptible à nos sens.