«Pourquoi ce type fréquente-t-illes milieux chinois?»

Insinuations, rumeurs, sous-entendus, Umberto Eco donne une leçon de journalisme par antiphrases dans son roman «Numéro zéro». Il s’inspire des dérives de la presse berlusconienne et reprend son examen attentif des théories du complot

Genre: Roman
Qui ? Umberto Eco
Titre: Numéro zéro
Trad. de l’italienpar Jean-Noël Schifano
Chez qui ? Grasset, 220 p.

«Magnifique, avait dit Simei, notre lecteur ne va pas au restaurant chinois, il est même probable que là où il vit, il n’y en ait pas, et il ne songerait jamais à manger avec des baguettes comme un sauvage. Pourquoi ce type fréquente-t-il les milieux chinois? se demandera le lecteur.»

Et voilà comment on jette le soupçon sur un homme honorable. La technique de l’insinuation, qui vise, par des chemins détournés, à jeter le discrédit sur telle ou telle personne est au cœur du nouveau roman d’Umberto Eco, Numéro zéro – terme qui désigne, dans la presse, le prototype d’un journal à venir. «L’insinuation efficace est celle qui relate des faits en soi dénués de valeur, mais non sujets à démentis parce que vrais», professe le mentor d’une petite équipe de rédacteurs douteux, chargés à Milan, au cours de l’année 1992, d’imaginer un quotidien intitulé Domani («Demain»). Cet embryon de feuille de chou, appelée à être tout aussi douteuse que l’équipe qui l’élabore, se met au service, non pas de la vérité, mais d’un certain «Commandeur», plutôt fortuné, qui tente, en se dotant d’un quotidien, d’assurer sa place au soleil et ses arrières en politique. Impossible de ne pas songer à un certain Cavaliere…

L’exemple du restaurant chinois, repris dans le roman, ne tombe pas de la lune. La mésaventure est arrivée à Umberto Eco lui-même. «De moi, on a écrit que j’ai mangé dans un restaurant chinois avec un inconnu – en fait, un vieil ami, mais inconnu du journaliste!» racontait-il récemment dans une interview au Temps, alors qu’il commentait la fascination humaine – la sienne comme celle des autres – pour les «complots machiavéliques».

La question de la diffusion de la calomnie, des complots, des machinations, le passionne depuis des années. En bon sémiologue, Umberto Eco l’examine du point de vue de la langue, tout en s’amusant à inventer des histoires qui font une large place à la caricature et au grotesque. Dans Le Cimetière de Prague – son précédent roman –, il se penchait déjà sur les théories du complot mettant à nu, à force d’outrance, les mécanismes extraordinairement répétitifs du discours raciste en Europe, au cours du XIXe siècle.

Focale resserrée

Numéro zéro est un roman moins ambitieux que Le Cimetière de Prague. Son texte est inhabituellement resserré et, malgré l’intérêt du propos, pas toujours très inspiré d’un point de vue romanesque. Cette fois, Umberto Eco resserre sa focale. S’il conserve son intérêt pour les ­complots et le racisme ordinaire, il se concentre sur l’Italie du XXe siècle.

L’action de Numéro zéro se passe en 1992. Et ce n’est pas par hasard, non plus. C’est l’année où explose Tangentopoli, système de financement illicite des partis ­politiques; le moment où Silvio Berlusconi, jusqu’ici entrepreneur à succès après avoir été chanteur de charme, se lance en politique. Deux ans plus tard, il fondera, avec le succès que l’on sait, son propre parti: Forza Italia. Le début des années 1990, c’est aussi le moment où Giulio ­Andreotti admet publiquement l’existence de l’organisation ­Gladio («Glaive»), constituée d’agents secrets en lien avec l’OTAN, la CIA et d’autres pays d’Europe, mise sur pied après la Seconde Guerre mondiale et chargée de contrer par tous les moyens, y compris violents et illégaux, l’influence soviétique. Information assez énorme, mais qui fit finalement peu de bruit, remarque Umberto Eco, qui se scandalise d’ailleurs de la perte de mémoire de ses contemporains. Il redéroule donc, dans ­Numéro zéro, toute l’histoire récente de l’Italie de Mussolini jusqu’à Mani Pulite (Opération «Mains propres») et l’avènement de Berlusconi, en passant par la loge P2, l’assassinat d’Aldo Moro et les années de plomb.

Le vrai et le faux

Il le fait à la lumière de nouvelles théories du complot, imaginées par un personnage qui répond au nom tonitruant de Romano Braggadocio (un genre de «Matamore»). Mais Braggadocio a beau être parano – «moi, j’ai des soupçons, j’ai toujours des soupçons» –, son cours d’histoire italienne n’est pas sans fondements. Ses délires vrais dessinent un monde instable où la vérité non seulement se dérobe en permanence, mais où l’on parvient facilement à la cacher, sous un fatras de nouvelles inutiles, incompréhensibles et qui flattent les instincts les plus bas du lecteur. Le quotidien Domani semble d’ailleurs pensé pour créer un maximum de confusion entre le vrai et le faux.

Simei, le mentor de l’équipe de rédacteurs prodigue ses cours de mauvais journalisme. Il faut conforter le lecteur, leur dit-il; le rassurer quant aux bien-fondés de ses idées: «Il faut ménager la chèvre et le chou, aux leviers de commande, quelqu’un descend dans l’arène […] sortir du tunnel, pas d’omelette sans casser des œufs, à quel saint se vouer, on ne baisse pas la garde», etc. Umberto Eco se délecte en alignant les poncifs… et gare à celui, ou celle, qui voudrait se montrer imaginatif autour de la table de rédaction.

Mais en même temps, plaide Simei, il faut inquiéter, laisser croire que se trament souterrainement mille et une noirceurs. «Au début, les gens ne savent pas de quel côté pencher, résume-t-il, alors nous intervenons, et ils s’aperçoivent qu’ils s’étaient déjà forgé une opinion.» Ne pas hésiter non plus, dit-il, à laisser entendre qu’on en sait bien plus qu’on ne le dit à propos de certains: «Notre éditeur apprécierait d’avoir les moyens de contrôler des personnes qui ne l’aiment pas ou que lui n’aime pas.»

Aux discours de Braggadocio, aux cours de journalisme par ­antiphases dispensés par Simei s’ajoutent un meurtre et une brève histoire d’amour entre le narrateur – qui fait partie de l’équipe de Domani – et la «soubrette» finaude du quotidien – charmante jeune femme venue des magazines people, mais bien plus honnête que le reste de l’équipe… Autant de rebondissements sympathiques, mais guère convaincants. Là où Umberto Eco excelle vraiment, c’est dans le catalogue des malversations d’une certaine forme de journalisme instrumentalisé par les politiques. Ce fin observateur du langage, des médias, de l’écrit sous toutes ses formes se délecte dans l’inventaire minutieux et jubilatoire de la bêtise ordinaire, qu’il consigne avec humour, et dans un esprit délicieusement sardonique.

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Umberto Eco

«Numéro zéro»

«Trois éléments fondamentaux pour un démenti du démenti: les rumeurs, les notes dans le carnet, et les doutes variés sur la fiabilité de l’auteur du démenti»