San Fransisco

Un été 67, survol au-dessus d’un nid de hippies

Il y a cinquante et un ans, San Francisco vivait son «Summer of Love», point culminant d’une révolution musicale et intellectuelle sans précédent. L’héritage hippie peut se résumer en deux mots: penser autrement

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

Retrouvez tous nos articles proposés de San Francisco

Avant le reste du monde, San Francisco avait ses épiceries bios, ses coopératives alimentaires, ses espaces dédiés au yoga. «Tout ça, c’est un héritage direct des années hippies», affirme Joel Selvin. L’ancien chroniqueur du San Francisco Chronicle a publié de nombreux livres sur l’histoire de la contre-culture et la scène musicale de la ville. «Est-ce qu’on sent encore l’héritage du Summer of Love? Si ce n’était pas le cas, vous ne me poseriez pas la question. Les gens ont en tête l’archétype des filles dansant pieds nus dans les parcs, mais c’était bien plus que ça. Sans hippies, pas de yoga.»

Le Summer of Love est né d’une heureuse conjonction de facteurs. Sous l’influence partielle de la beat generation, la fin des années 1960 a vu l’émergence d’un vaste mouvement contestataire, en faveur des droits civiques et de la libération de la femme, contre la ségrégation et la guerre du Vietnam. En parallèle se développait une scène musicale qui, sous l’influence du LSD, allait réinventer le rock en l’amenant vers des territoires psychédéliques. Ses hérauts s’appelaient Jefferson Airplane et Grateful Dead, The Charlatans et Quicksilver Messenger Service. Au sein de Big Brother and the Holding Company se distinguait une fougueuse chanteuse du nom de Janis Joplin.

«Acid test»

S’il fallait officiellement dater l’émergence de la contre-culture, on retiendrait le 27 novembre 1967. Ce jour-là, sous l’impulsion de l’écrivain Ken Kesey – qui s’était fait connaître cinq ans plus tôt avec Vol au-dessus d’un nid de coucou – et du collectif The Merry Pranksters, qui comptaient parmi ses membres notoires Neal Cassady (le Dean Moriarty du Sur la route de Jack Kerouac), se tient le premier d’une série d’acid tests. Le LSD n’est pas encore interdit en Californie, il le sera une année plus tard, et il est alors utilisé pour éveiller les consciences, libérer les esprits, favoriser la créativité. Phil Lesh, Bob Weir et Jerry Garcia sont de la partie. Ils composent alors sous le nom de The Warlocks et deviendront peu après le Grateful Dead.

«Au début, ces gens se comportaient comme des évangélistes, porteurs d’une nouvelle utopie, raconte Joel Selvin. Ils avaient un sens très fort de la communauté. Marty Balin, le chanteur du Jefferson Airplane [décédé le 27 septembre dernier, deux jours après cette rencontre, ndlr], me racontait qu’il lançait des poignées d’acide sur les premiers rangs lors des concerts.» A cette époque, Peter McQuaid est élève au collège. Le directeur exécutif du Haight Art Center, espace d’exposition ouvert il y a quinze mois sur Haight Street, épicentre du Summer of Love, se souvient «d’une force puissante qui rejetait la société. De toutes les causes défendues par les hippies, c’est vraiment la lutte contre la guerre du Vietnam qui a réuni tout le monde.»

Autre date clé, le 14 janvier 1967. Le terrain de polo du Golden Gate Park, le plus vaste espace vert de la ville, accueille le Human Be-In, un gigantesque rassemblement à la fois musical et intellectuel, où en marge des concerts est célébrée la poésie beat – Allen Ginsberg et Timothy Leary sont présents. Sur scène, le saxophoniste jazz rejoint le Jefferson Airplane. Quelques mois plus tard, il sera l’attraction du premier Montreux Jazz Festival. L’événement marque le début de ce qui deviendra le Summer of Love. Mais alors que les premiers hippies étaient animés par une envie de rendre le monde meilleur en proposant d’autres schémas sociétaux, le Haight attire de plus en de jeunes que seul le slogan «sexe, drogue et rock’n’roll» fait rêver. Le quartier devient moins sûr, les viols et les vols n’y sont pas rares, les drogues dures font leur apparition.

Ruée vers l’or

En juin 1967, le Monterey Pop Festival marquera la fin du Summer of Love. Déjà. Cette célébration musicale est aujourd’hui considérée comme le moment qui verra la musique devenir une industrie. Peter McQuaid, qui dirigera plus tard la société Grateful Dead Productions, explique que le festival a attiré les gros labels de Los Angeles, qui soudainement se sont rendu compte qu’il se passait quelque chose au nord de la Californie. «Les artistes sont devenus connus, et ça a été la fin.» Joel Selvin évoque une ruée vers l’or: «Les cadres de Columbia, Elektra et Warner sont tous venus. Les premiers artistes du mouvement psychédélique étaient des groupes avec des idées. C’était encore le cas de Creedence Clearwater Revival. Ensuite, tout a changé.» Autrement dit, le business l’a emporté.

La plupart des personnes ayant vécu cette époque musicalement et intellectuellement stimulante sont par contre restées fidèles à leurs idéaux. A Berkeley, on rencontre John et Helen Meyer, qui sont tombés amoureux, ça ne s’invente pas, durant le Summer of Love. Helen avait emménagé avec une amie et elle se demandait qui était leur voisin, «ce drôle de type qui pouvait parler en profondeur de différents sujets». John travaillait dans un magasin hi-fi. Un jour, il propose à Helen de venir écouter le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles, qui vient juste de sortir, sur une installation digne de ce nom. Ils ne se quitteront plus.

Remarquant que les concerts sont alors mal sonorisés, ils décident de concevoir des enceintes et haut-parleurs, qui, très vite, feront le bonheur des musiciens. Leur entreprise, Meyer Sound, fêtera l’an prochain son quarantième anniversaire. Elle est une référence en matière d’installations sonores et est notamment partenaire officiel du Montreux Jazz. «Un groupe comme le Dead, raconte John, est resté proche de ses principes. Ils se sont toujours intéressés au son et à la meilleure façon de satisfaire leur public, non à l’argent. C’est pour cela que, même après la mort de Jerry Garcia, ils sont restés si populaires.» Helen renchérit: «D’une certaine manière, le Dead n’a jamais quitté les sixties.» Le couple non plus.

«Peace and love»

Au Haight Art Center, on peut admirer une importante collection d’affiches de concerts des années psychédéliques, mais aussi des œuvres de jeunes artistes qui perpétuent cette tradition typiquement san-franciscaine. A l’étage, un espace d’impression est à leur disposition. «Ils peuvent y travailler librement, et les profits sont pour eux, pas pour nous. Disons qu’ils bénéficient d’une économie favorable», sourit Peter McQuaid. Pour le Californien, la contre-culture a disparu en même temps que le Summer of Love, au profit de différentes sous-cultures, comme la rave et aujourd’hui la scène EDM (electronic dance music). «La contre-culture, c’est autre chose; c’était un mouvement puissant qui rejetait la société. Mais si la politique menée par les Etats-Unis continue dans ce sens, et qu’il y a assez de forces prêtes à se mobiliser pour rejeter le pouvoir en place, une contre-culture pourrait renaître.»

Au Haight, on croit encore au message peace and love véhiculé par les hippies. Gérante du magasin de fringues psychédéliques Love on Haight, Sunshine Powers rappelle à quel point les années 1960 furent en avance, avec par exemple l’ouverture, dans le quartier, de la première clinique gratuite des Etats-Unis. «L’amour, c’est la réponse, aime-t-elle rappeler encore et encore. Depuis l’élection de Trump, j’ai l’espoir que cela crée un électrochoc, que les gens prennent conscience de ce qui ne va pas. On est un pays riche, mais nos rues sont pleines de sans-abris; l’accès aux soins médicaux est atroce; on ne soigne pas les personnes qui souffrent de déficience mentale. Or dans une société, mieux on traite les gens, mieux cette société se porte.»

John et Helen Meyer ont également conservé, en marge de leur passion dévorante pour la musique, leur fibre militante. Ils se préoccupent aujourd’hui de l’état de la planète, de la pollution des océans et de la déforestation, que le gouvernement ne fait rien pour améliorer, bien au contraire. Pour eux, toute cette mode du manger local et bio, de la dénonciation des pesticides et OGM, est née ici, à San Francisco, à la fin des années 1960. «On voulait trouver un moyen d’aller à l’encontre du modèle industriel, uniquement basé sur le profit.» Penser autrement: voilà, résumé, en deux mots, l’héritage légué par le mouvement hippie, et qui a depuis essaimé à travers le monde – ce n’est pas un hasard si, une année après le Summer of Love, l’Europe était secouée par les événements de Mai 68.


«Depuis Creedence Clearwater Revival, on n’a rien eu de nouveau»

Depuis l’émergence de la scène psychédélique de la fin des années 1960, San Francisco est restée une ville majoritairement rock et alternative, qui a vu ces vingt dernières années émerger des groupes comme American Music Club, Red House Painters, Rebel Motorcycle Club ou encore The Brian Jonestown Massacre. Mais pour Joel Selvin, la dernière formation véritablement importante à avoir émergé dans la By Area est Green Day. Il se souvient qu’au début de leur carrière, à la fin des années 1980, il avait eu le sentiment, après les avoir interviewés, qu’ils allaient devenir énormes. «J’ai alors convaincu mon rédacteur en chef de les mettre en une de notre magazine du dimanche. Depuis, ils m’appellent Mr Selvin», rigole-t-il.

«La génération des dotcom kids reste au travail très tard. Ensuite, ils vont boire un verre dans un bar puis sortent en discothèque, analyse le journaliste et auteur. Ils ne vont plus écouter de musique live, si ce n’est des groupes discos ou de reprises des années 1980. Depuis Creedence Clearwater Revival, on n’a rien eu de véritablement nouveau. La scène actuelle est semi-pro, semi-amatrice, il ne se passe pas grand-chose.»

Au début d’internet, Joel Selvin a vu d’un bon œil les infimes possibilités offertes par cet eldorado qui permettrait, pensait-il, de découvrir les prochains Beatles ou les prochains Neil Diamond. «Mais on a eu quoi? Justin Bieber? Oh fuck!» De même, il déplore la déshumanisation des concerts, qui deviennent toujours plus gros, toujours plus chers. Mais il a bien fallu, dans le cadre de son activité professionnelle, qu’il fasse quelques efforts. «J’ai vu trois fois Britney Spears, lâche-t-il en soupirant. Là, je me suis dit: toi qui as pris des acides durant les concerts du Dead au Fillmore, qu’est-ce que tu fais là?» L’Américain vient de publier Fare Thee Well. The Final Chapter of the Grateful Dead’s Long, Strange Trip. Il ne s’est toujours pas remis de la fin brutale du Summer of Love, «un épisode traumatique».


L'esprit du Haight

Le quartier de Haight-Ashbury, ou The Haight, à l’extrémité ouest du Golden Gate Park, est une des attractions touristiques majeures de San Francisco. A la fin des années 1960, on y a dénombré jusqu’à 15 000 hippies, attirés par la promesse d’une vie libertaire, faite de rock psychédélique, de trips au LSD et d’amour libre, mais aussi habités par une autre manière de penser et de concevoir le monde. et Helen Meyer.

Le quartier porte encore les traces de sa gloire passée. On peut notamment y voir, au 710 Ashbury Street, la maison occupée par Grateful Dead durant le Summer of Love, témoin d’une fameuse descente de police en octobre 1967. Un peu plus loin, au 2400 Fulton, c’est l’antre de Jefferson Airplane, avec son architecture coloniale clinquante, qui en impose. On pensait y trouver des fleurs, déposées par des fans après le décès de Marty Balin – chanteur et leader du groupe – survenu il y a une semaine, mais rien. La demeure est habitée, et on devine qu’elle vaut une fortune, à l’image d’une ville où le marché immobilier a explosé – à Pacific Heights, une maison est actuellement en vente pour 30 millions de dollars, ce qui en fait l’objet le plus cher de la ville.

Lire aussi: Les loyers de la colère

Boutique psychédélique

La Haight Street propose sur quelques centaines de mètres une imposante succession de magasins. Mais si à Londres la mythique Carnaby Street a été cannibalisée par les grandes marques, les échoppes restent ici indépendantes. Du gigantesque disquaire Amoeba aux boutiques de fripes, en passant par une formidable enseigne de burgers végétariens ou des cafés et pubs authentiques, l’esprit du Haight semble avoir résisté au temps et aux assauts du capitalisme. Ici, pas de McDo ou de Starbucks.

La boutique qui incarne le mieux l’idéal jadis prôné par le quartier se trouve à l’intersection de Haight et Masonic. Elle s’appelle Love on Haight, vend des habits psychédéliques et y pénétrer est une expérience assez inoubliable pour qui ne craint pas les couleurs pétantes et les paillettes. Sa charismatique patronne s’appelle Sunshine Powers, dite «Sunny», et elle a à cœur de perpétuer l’esprit de Haight-Ashbury. C’est ainsi qu’elle soutient diverses associations, venant notamment en aide aux sans-abri, tout en soutenant les créateurs locaux. Un tiers des stylistes qui lui fournissent des pièces sont de San Francisco, un autre tiers de Californie. «Un peu partout, on élime les petits business et les artistes, alors qu’il s’agit là de choses qui peuvent nous rendre uniques, résume-t-elle. Au Haight, on veut faire revivre l’esprit des sixties, et plus généralement l’esprit de San Francisco, qui a toujours été une ville ouverte et innovante.»

Plus de contenu dans le dossier

Publicité