Les travaux du World Trade Center n’étaient pas encore achevés et les Twin Towers, inaugurées cinq ans auparavant, n’attiraient pas encore les foules. Central Park, couvert d’ordures et de graffitis, avait alors des airs de terrain vague. Dans le Bronx, économie en berne et taux de chômage élevé faisaient exploser la délinquance.

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Quand il s’installe à New York à l’automne 1978, pour intégrer la School of Visual Arts, Keith Haring découvre une ville survoltée et en pleine mutation, mais aussi une scène artistique underground très dynamique. «C’était une véritable explosion. On assistait à une migration d’artistes de toute l’Amérique vers New York. C’était complètement dément», expliquera-t-il plus tard à un journaliste de Rolling Stone. Quittant sa Pennsylvanie natale, après avoir fait une courte étape dans une école d’art graphique de Pittsburg, le jeune homme, tout juste âgé de 20 ans, est immédiatement séduit par l’intensité et l’énergie vibrionnante de Big Apple.

Il fait aussitôt des rues son atelier, colonisant murs, palissades, kiosques à journaux, réverbères et poubelles, qu’il recouvre de ses petits personnages aux contours schématiques et qui s’agitent, courent, montent ou dégringolent des escaliers, dansent le hip-hop, s’étreignent ou se battent. Chiens qui aboient, bébés qui rampent, robots, anges et soucoupes volantes: le vocabulaire visuel de Keith Haring, fait de lignes fluides, noires et épaisses, est très vite constitué.

Craie blanche sur papiers noirs

Le grand mérite de la passionnante rétrospective du Bozar, interrompue dans la crise sanitaire et à nouveau accessible, est de nous replonger – photos, vidéos, documents d’archives et musiques à l’appui – dans l’ambiance survoltée du Manhattan des années 1980. Les quelque 85 œuvres et documents, qui ont été réunis par les commissaires de la Tate Liverpool où l’exposition a fait une étape, de l’été à l’automne dernier, sont présentés dans un parcours chronologique et thématique.

Comme le montrent les premières salles, Keith Haring s’inspire de l’univers de la bande dessinée, des jeux vidéo, du street art, du rap et du hip-hop, mais aussi des œuvres de Pierre Alechinsky, de Jean Dubuffet et de Fernand Léger, ainsi que de divers symboles archétypaux: pyramides et hiéroglyphes égyptiens, urnes coptes, symboles chrétiens ou aztèques.

En 1980, soucieux de créer un art pour tous, à forte résonance sociale, il commence à dessiner à la craie blanche, sur des rectangles de papier noir servant à masquer les affiches publicitaires périmées des stations du métro new-yorkais. Ses dessins, simples, dépouillés et gorgés d’optimisme qui envahissent l’espace public, lui assurent rapidement la notoriété et une large couverture médiatique. Qui aboutira dès 1982 sur de grandes expositions internationales.

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A New York, il expose aussi dans une galerie du Bronx, Fashion Moda, et au PS1 de Long Island, et participe à des événements coordonnés par des collectifs d’artistes. Très vite, il organise lui-même ses propres expositions. Il montre ses œuvres et celles d’autres artistes, au Club 57, dans le sous-sol d’une église polonaise de la St. Mark’s Place. Lieu de rencontres, d’échanges et espace de performances, d’expositions, de concerts, de lectures de poésie, le Club 57 était connu pour son ambiance de provocation et de libération sexuelle, pour son anarchie stylistique et son culte de l’hédonisme.

Contre le nucléaire

Enfant puis adolescent dans l’Amérique des années 1960 et 1970, Keith Haring a été baigné par les luttes politiques et sociales de son temps: émeutes raciales et manifestations pour l’égalité des droits dans les grandes villes comme Washington et Chicago, assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy, guerre du Vietnam et scandale du Watergate. Sa vie artistique se développe principalement sous la présidence conservatrice de Ronald Reagan. Un président qu’il ne manquera pas d’épingler dans ses dessins et collages. A New York, les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont entraîné une récession économique qui pousse la ville au bord de la faillite. Les manifestations de protestation, auxquelles Keith Haring s’associe volontiers, sont alors fréquentes.

Le 28 mars 1979, un grave accident survient dans la centrale nucléaire de Three Mile Island, en Pennsylvanie, entraînant des fuites radioactives dans l’environnement. L’événement contribue à amorcer la prise de conscience des risques du nucléaire civil. Ceux liés au nucléaire militaire, avec 50 000 têtes recensées, sont déjà très présents dans les esprits. Le 12 juin 1982, plus d’un million de personnes manifestent contre l’escalade nucléaire dans Central Park. Keith Haring distribuera à cette occasion, avec l’appui d’amis et de proches, 20 000 exemplaires de son affichette Poster for Nuclear Disarmament.

«Free South Africa»

Hérissé contre toute forme de racisme et d’atteintes aux droits de l’homme, il milite aussi contre l’apartheid en Afrique du Sud. Ses affiches Free South Africa apparaissent, à New York, sur les pancartes des marches de protestation. Il dénonce aussi les dérives et excès du capitalisme dans un autre de ses dessins montrant une main brandissant une poignée de dollars en flammes au-dessus de silhouettes tentant désespérément de s’en emparer.

Mais c’est sans doute sur le terrain de la lutte contre les ravages du sida, contre l’homophobie et en faveur de la défense de l’homosexualité et de l’égalité des droits qu’il s’est le plus mobilisé. En 1987, se faisant le porte-parole d’une génération d’Américains, il s’érige, dans une lithographie, en promoteur du safe sex et du préservatif. En 1989, il crée l’affiche Silence = Death ainsi qu’une série de dessins figurant un spermatozoïde aux airs démoniaques pour désigner le virus du sida. En 1988, l’année où il est diagnostiqué séropositif, il représente, sur un fond rouge sang, un corps étendu au sol, comme foudroyé, duquel s’échappe un tourbillon d’énergie. «J’ai toujours su que je mourrais jeune. […] Je vis chaque jour comme si c’était le dernier. J’aime la vie», écrit-il avant de succomber le 19 février 1990 des complications liées à la maladie. Il avait 31 ans.


«Keith Haring», Bozar/Palais des beaux-arts, Bruxelles, jusqu’au 21 juillet.