«Ce qui est en jeu dans une rencontre juste»


Par Marc Dugardin

25 janvier
A la veille de mon départ (Mortemart/Carcassonne/Mortemart), peu de temps pour me tenir à ces pages, où bien des choses pourraient venir se déposer pourtant…

Mais je veux au moins écrire quelques lignes après avoir appris le décès d’Anne Perrier. Elle était née en 1922, vivait depuis quelques années dans une maison spécialisée pour personnes âgées. C’est Philippe Jaccottet qui m’avait donné envie de la lire, puis d’entrer en contact avec elle. Notre correspondance (volumineuse, j’ai été surpris de m’en rendre compte, hier, en y refaisant un premier parcours) a duré de 1993 à janvier 2008 (une simple carte qu’elle m’a envoyée pour me souhaiter une bonne année)!

En dépit de tout ce qui pouvait nous séparer, dans l’écriture et dans la vie, quelle fidélité dans l’échange! Toutes ces lettres, soigneusement écrites à la main! Car, en dehors de cela, nous n’avons fait que nous entrevoir, une fois, durant quelques minutes, à Bruxelles, où elle était venue pour recevoir un prix.

Des sources de connivence: son lien avec Pierre-Albert Jourdan, sa passion pour la musique (en ce qui la concerne, Mozart et Schubert, surtout), la poésie de Georges Schéhadé, celle d’Emily Dickinson (on a souvent fait entre elles un rapprochement qui n’est pas sans fondement, mais qu’elle trouvait parfois exagéré)…

Des différences, des divergences: le milieu social, sûrement, sa foi catholique, très appuyée (mais je n’insinue par là aucune intolérance de sa part), ce que la limpidité de son écriture avait de classique – elle n’aurait pas, je crois, repoussé les principes de l’Art Poétique de Boileau…

Tout cela mériterait que j’y revienne, ici ou ailleurs, plus longuement. Je veux au moins souligner une chose encore, émouvante, troublante. Anne Perrier m’avait offert le dernier exemplaire qui lui restait de L’Enfer musical d’Alejandra Pizarnik, dans l’édition Payot (qu’avait dirigée son mari, Jean Hutter) et dans la très belle traduction de Florian Rodari. Je pense que quelque chose pouvait la fasciner dans la poésie de Pizarnik (et entre autres la présence de la mort, très forte aussi, à y regarder de plus près, dans sa propre poésie), mais aussi qu’elle avait besoin de se tenir à l’écart de ce qui, dans cette écriture, cédait à la folie – et jusqu’au suicide…

De Pizarnik, devenue depuis une poétesse essentielle pour moi, je ne connaissais à l’époque que quelques poèmes épars, dans diverses traductions. Qu’est-ce qui a amené Anne Perrier à me tourner vers cette poésie, comme Jean-Pierre Lemaire a pu le faire pour celle de Pilinszky, si différente de la sienne aussi, mais dont il avait pressenti qu’elle avait, fortement, quelque chose à me dire?

Je ne veux pas développer plus ici, aujourd’hui. Beaucoup est suggéré déjà, je crois, de ce qui est en jeu dans une rencontre juste, et de ce qui la prolonge ensuite, avec la part d’éloignement, et la fidélité à ce qui a rapproché, et qui a compté…

Marc Dugardin est né à Watermael-Boitsfort en Belgique, en 1946. Il vit actuellement à Namur. Depuis 1982, il a publié une dizaine de titres, uniquement en poésie, dont «Soupirail d’enfance» et «Table simple».


Un adieu à celle qui s’éloigne

Par Pierre Voélin

Si je songe à la poésie d’Anne Perrier – on l’oublie, cette poésie, en apparence de si peu de poids, qui marque nos jours différents, ceux voués à la fête, à la joie, à l’exaltation, sous un ciel méditerranéen, un ciel de Crète par exemple, et les autres, de même, ceux qui appartiennent à l’épreuve et à la douleur, et l’on y revient, comme chez tout grand poète une fois que celui-ci a été reconnu, désigné, marqué d’un signe d’élection – je dirais que cette poésie, la plus rare qui soit, appartient toute entière à la discrétion de l’Ange: il est là, il intervient, et déjà il s’éloigne, il s’en est allé… ne reste peut-être qu’un léger tremblement du cœur, n’est visible qu’une rayure, une humble trace au fond de l’âme.

La poésie d’Anne Perrier représenterait l’exact contraire de la dépense au sens où Georges Bataille utilisait ce mot; audacieusement elle s’est inscrite (puisque désormais nous devons nous exprimer au passé) sous le signe de la réserve et de la grâce. Elle n’en est pas moins d’une très grande force – pour qui sait la lire, elle figure un recours dans notre siècle misérable.

Pierre Voélin est né en 1949 à Courgenay. Poète, il est l’auteur notamment de «Sur la mort brève» (Castella), «Dans l’œil millénaire», (Cheyne), «Des voix dans l’autre langue» (La Dogana).


 

Pour Anne Perrier

par Lucien Noullez


Elle n’a pas les yeux remplis de terre.

Regardez mieux.

Elle a peut-être perdu son regard

en éparpillant ses paroles.

Elle a peut-être décousu

ses prières d’enfant;

elle a mis sa raison ailleurs.

Regardez bien où elle regardait

avant de mourir. Lisez plus lentement:

ses mots vous laveront

les paupières.

Lucien Noullez est né à Etterbeek en mai 1957 (59 ans), est un poète, diariste, critique littéraire belge. Il vit à Bruxelles. Il est l’auteur, notamment, de Un crayon pour des acrobates, Impasse des matelots, (L’âge d’homme).


«Une sœur de lumière»

Par Gérard Bocholier, Clermont-Ferrand

Depuis 1992, Anne Perrier a entretenu avec moi une très fidèle correspondance. Au fil des années, j’ai pu mesurer la chance que j’avais de fréquenter, par l’écriture et aussi à la faveur de quelques rencontres à Lausanne et à Paris, un poète d’une qualité rare et en même temps exemplaire.

Assoiffée d’absolu, Anne Perrier était le poète dans sa pureté et sa vérité. Elle avait conscience d’appartenir à une petite famille spirituelle et littéraire, avec jadis les poètes et penseurs de la revue La Traverse, puis Port des singes: Paul de Roux, Henri Thomas, Pierre-Albert Jourdan, Philippe Jaccottet, Roger Munier… J’ai essayé de faire connaître au public français cette œuvre d’une musique de cristal, dans des articles publiés par la NRF, avec la préface que j’ai donnée à l’édition de ses œuvres en France aux éditions de L’Escampette, par la publication d’inédits qu’elle voulut bien me confier pour ma revue Arpa, chez moi à Clermont-Ferrand.

Anne Perrier se plaçait d’emblée dans une perspective d’éternité. La mort hantait ses poèmes: «Souvent je pense qu’il faudra mourir», écrit-elle dans Le Petit Pré. Mais cette mort, sa foi le lui disait bien, n’est qu’un passage et, mieux encore, une ascension dont le chant des oiseaux lui donnait une vision éblouissante et que ses poèmes tentaient d’évoquer en de vibrantes harmonies:

Ne me retenez pas si

Au détour du chemin

Tout à coup

Emportée vers les sources du jour

J’escalade le chant du merle

La Voie nomade

Anne Perrier n’en pensait pas moins souvent à notre monde contemporain qui s’éparpille et se déchire. L’avenir de l’esprit la préoccupait beaucoup. Relisant sa lettre du 19 novembre 2003, à l’occasion du numéro 81 d’Arpa, j’entends sa belle voix prononcer comme un testament et un appel à notre siècle:

J’espère beaucoup que cette belle revue pourra poursuivre sa route. Elle est nécessaire dans ce monde où les pouvoirs de l’argent et des médias faussent tellement l’ordre des valeurs. Elle est ce contre-courant (j’ai déjà dû vous citer Maritain) qui «fait monter le niveau.» Elle n’est d’ailleurs pas la seule et je pense (j’espère) qu’on va assister de plus en plus à des forces de résistance indispensables si l’on veut sauver le monde de l’anéantissement. Des forces qui doivent être et seront avant tout d’ordre spirituel. Ces «armes de lumière» dont parlait souvent ce grand ami qu’a été pour moi l’abbé Journet (devenu cardinal bien malgré lui).

Anne Perrier sera toujours pour moi et pour bien d’autres une sœur de lumière. Son chant restera un des plus transparents de la poésie du XXe siècle.


Gérard Bocholier, Clermont-Ferrand

Né en 1947 à Clermont-Ferrand, Gérard Bocholier est un poète français. Il dirige la revue Arpa. Il est l’auteur de nombreux recueils dont Un chardon de bleu pur, Les Ombrages fabuleux et Nuits.


 

«La concision unie à la musicalité»

par Anna Dutka-Mańkowska


La poésie d’Anne Perrier s’est installée dans ma vie lors d’une bourse postdoctorale à l’Université de Lausanne dans les années 90. Grâce à José-Flore Tappy, poète et collaboratrice au Centre de recherches sur les lettres romandes, la découverte de la poésie suisse romande a pris place à côté des séminaires de Jean-Michel Adam et de Patrick Sériot, consacrés au texte et au discours. À Genève, je rencontre Nicolas Bouvier et me mets à le traduire.


Dans les poèmes d’Anne Perrier je trouvais des éléments proches de ma propre sensibilité. J’ai aimé la concision unie à la musicalité, la sensualité liée à la spiritualité, l’élan vers l’infini, le regard tourné vers des cultures et des territoires éloignés dans l’espace et dans le temps. La bourse terminée, j’ai eu envie de faire connaître les poèmes de certains auteurs suisses romands aux lecteurs polonais, ainsi en 1997 j’ai publié quelques traductions dans la revue littéraire Kresy. Anne Perrier ouvrait le chapitre, Nicolas Bouvier le terminait. J’ai édité ensuite un volume de poèmes d’Anne Perrier en version bilingue (Wiersze, 1998), édité grâce à une subvention de Pro Helvetia. La couverture, très belle, représente un arbre, thème si cher à la poétesse. Pour la sortie du livre à l’Institut Français de Varsovie en avril 1998, Anne Perrier était présente et nous avons lu les poèmes en alternance. Nous étions comme deux voix de la même partition.


Récemment, j’ai trouvé l’annonce d’un manuel pour les lycéens en préparation, et j’ai eu la surprise et la joie de trouver dans le premier chapitre, consacré à la réflexion sur l’arbre de la culture, le poème L’Arbre de Ténéré, à côté des poèmes de deux poètes polonais contemporains importants, Zbigniew Herbert et Tadeusz Różewicz. Le second poète étranger proposé aussi en traduction est Rainer Maria Rilke.

Dans un monde qui devient – comme la poétesse m’écrivait au tournant des années 2000 – de plus en plus chaotique, deux symboles de son œuvre me sont particulièrement chers: celui de l’arbre et celui «du chemin qui dure// Toujours toujours toujours».


Je voudrais exprimer ici à Anne Perrier ma reconnaissance et mon affection.

Anna Dutka-Mańkowska est linguiste à l’Institut d’Études Romanes à l’Université de Varsovie, traductrice et poète.


L’hommage d’Alain Lévêque

VILLA BARBARO

Harmonie

Vois, ces dieux, ces déesses,
toutes ces figures de la vie musicienne
qui effacent les murs, les plafonds,
ce sont des hommes, ce sont des femmes
au soleil des couleurs.

Si tu les trouves trop belles allégories
de l’union heureuse avec la terre,
images trompeuses du séjour, vois,
sous les putti, le temps craquelle les visages,
ruine les paysages, tous mortels.

Mais, vois, Véronèse les baigne
d’une telle confiance, d’une telle loyauté
animale dans l’amour, que l’Olympe,
avec Diane et son lévrier, parmi nous

redescend, vois, même l’Enfant
à la colombe, même la lampe
éternelle, ici à nos mains redeviennent
lumière de la grappe des jours.

Alain Lévêque, Paris

Poème extrait de «Chez Véronèse»,
Le phare du Cousseix, 2016.

Né à Paris en 1942, Alain Lévêque a travaillé une vingtaine d’années à l’Unesco. Poète, il est l’auteur de plusieurs recueils dont, notamment, Le Ruisseau noir, Deyrolle, Grains de terre, Bibliothèque des arts, La Maison traversée, Verdier.


Merci à José-Flore Tappy qui a rassemblé ces textes en mémoire d’Anne Perrier