Rien n’est simple dans la vie de Rosario, à commencer par son prénom, qui le précipite dans les affres d’une identité tourmentée. Rosario, comme son grand-père, rien de plus banal direz-vous, sauf que son père aurait préféré le prénommer Jonathan et qu’il n’a cédé, à contrecœur, qu’en raison des pleurnicheries de sa femme au huitième mois de sa grossesse. Qu’avait-elle à se battre ainsi pour mettre au monde un Rosario de plus à Palerme? La nostalgie d’un père qu’elle avait à peine connu, disparu sous les décombres du tremblement de terre qui avait ravagé la Sicile en janvier 1968. Ce grand-père manifeste une sorte de présence physique, dans la vie familiale, à travers une lourde coupe conquise lors d’un tournoi régional de football et récompensant «le meilleur joueur», en l’occurrence un gardien de but proprement phénoménal.

Foot rédempteur

Quand on naît à Palerme, porter le prénom d’un grand-père est chose courante. Cela tient du respect, explique l’auteur, mais davantage encore, «comme si à travers le prénom on faisait revivre cette personne une seconde fois». L’adolescent vit entre un père d’une grande froideur, méprisant son épouse et affectivement coupé de son fils, et une mère aimante et généreuse qu’il adore et dont il devient toujours davantage le protecteur.

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Grand lecteur, passionné de mythologie, poète à ses heures, il a l’interdiction paternelle de jouer au foot dans la rue. Mais une occasion fait tout à coup le larron et Rosario, aussitôt expédié devant la cage du but, se révèle un gardien indomptable pour ainsi dire habité par son ancêtre. Assez vite, il accède au statut de premier gardien du Virtus Brancaccio, le club palermitain de son quartier, mais cette promotion ne se fait pas sans douleur car elle lui attire la haine de Toto, le gardien titulaire détrôné. Pour corser le tableau, Rosario découvre simultanément l’amour avec Anna, une «fille des gradins», qui n’est autre que l’amie de son rival.

Violence endémique

L’âpre récit de Dario Levantino est porté par Rosario lui-même, à la première personne. Il va crescendo, sans se soucier de varier les points de vue, avec de brefs retours au passé. Le lecteur habite la conscience blessée et tumultueuse de l’adolescent. Souvent bouillonnant d’une saine colère, il dépeint une société aux contrastes sociaux très marqués, mue par une sourde violence.

Rosario vit à Brancaccio, un quartier populaire où «la police ne met jamais les pieds» et où les rues sont «un dépotoir à ciel ouvert, une improbable collection de déchets». Les combats de chiens, qui se tiennent clandestinement dans le «squelette d’un bâtiment de six étages jamais achevé», pourraient lui servir d’emblème. Bull-terriers contre pitbulls et mâtins napolitains. Les bêtes mortes ou agonisantes sont jetées sur la place Largo Buozzi où gamins et adolescents, privés de spectacle, se vengent en les lapidant.

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Mais Rosario mène une double vie. Chaque jour, il prend le bus 224 pour se rendre dans un lycée de la «Palerme dorée». «J’étais comme un morceau de pain sec sur un plateau d’huîtres», ironise-t-il. Le père a voulu qu’il en soit ainsi, afin que son fils ne fréquente pas les jeunes «scanazzati» (criminels) de Brancaccio. Une vie de Rosario en somme, la sienne, et un peu de celle du Jonathan qu’il aurait pu être s’il avait porté le prénom favori de son père.

Un père anti-modèle

Ce père est une figure centrale du roman. On ne comprend qu’à la fin, dans un coup de théâtre, comment il se fait que ce commerçant aisé, propriétaire de Muscles boum!, un magasin prospère éloigné de Brancaccio, ne soit pas en mesure de préserver sa famille de sempiternels problèmes d’argent. Pour son fils négligé et blessé, il devient peu à peu une sorte d’anti-modèle et d’ennemi intime, au sens le plus radical de l’expression.

Devenir enfin adulte, après tant d’épreuves, cela veut dire pour l’adolescent aguerri ne pas lui ressembler et finalement trouver un espace où la loi du plus fort ou du plus tricheur n’est pas la seule qui puisse avoir cours. On devine que Rosario y parviendra. Dario Levantino ménage une issue optimiste à ce roman trempé dans l’énergie du désespoir.



Roman

Dario Levantino

De rien ni de personne

Traduit de l’italien par Lise Caillat

Rivages, 158 p.