Genre: Récit
Qui ? Aram Karabet
Titre: Treize ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l’inconnnu
Trad. de l’arabe par Nathalie Bontemps
Chez qui ? Actes Sud, 224 p.

«Au pays du Baath, on considère tout opposant comme un être frappé de folie.» Des mots écrits avant l’insurrection de 2011 en Syrie, qui disent bien le caractère totalitaire du régime syrien de Hafez al-Assad, maître incontesté du pays de 1971 jusqu’à sa mort en 2000. Ils expliquent aussi, a posteriori, la répression cruelle, les répliques sanglantes, la mêlée abjecte et sans pitié qui se déroule en ce moment sous nos yeux.

L’auteur de ce livre, Aram Karabet, est un Syrien d’origine arménienne, né à Hassakeh dans le nord du pays. Jeune ingénieur dans les années 80, il est arrêté par la police politique parce qu’il milite dans une organisation marxiste. On ne lui rendra sa liberté que 13 ans plus tard, le corps vieilli et brisé. Son récit, écrit en Suède où il vit aujourd’hui, a été publié en arabe en 2009. Il fait froid dans le dos.

Car le plus terrible dans cette détention, au-delà du froid, des latrines poisseuses, et même des coups et du supplice du pneu, c’est de ne pas savoir si et quand on sortira. L’incertitude constante suspend la volonté, et la vie devient flottante, absurde, détruisant la santé et la raison des détenus.

Ainsi, c’est après seulement sept ans que l’auteur passe en jugement – une véritable farce bien sûr. En attendant, il s’agit de maintenir son corps et son esprit en marche, et surtout de se concocter des refuges intérieurs. Pour certains, une fiancée. Pour l’auteur, c’est le Khabour, fleuve de sa ville natale, symbole intime de liberté, qu’il rejoint en songe.

L’enfer de Palmyre

Dans la prison d’Adra près de Damas, où il passe ses premières années, Karabet raconte comment les prisonniers politiques sont cantonnés par affinité idéologique: il y a le dortoir des Frères musulmans, des communistes, des baassistes dissidents… Ironie du sort, c’est avec les islamistes que l’auteur tisse les meilleures relations, alors que l’écart se creuse avec ses compagnons marxistes, faute de se mettre d’accord sur les moyens de résister: «A aucun moment nous ne sommes parvenus à faire face. […] Dans les sociétés opprimées, les gens ne s’écoutent pas. On admire l’autre ou on le méprise. Nul juste milieu.»

Mais le plus dur est à venir. Pour avoir osé tenir tête à ses tortionnaires, Karabet est finalement envoyé dans la hideuse prison militaire de Palmyre (Tadmor) en 1996. Les prisonniers y sont roués de coups pour un rien. Dénués de tout, ils servent de jouets à des gardiens sadiques. C’est dans cette prison qu’un millier de prisonniers avaient été abattus par le régime en 1980. Ce lieu inhumain avait été fermé en 2001, un an après la libération de Karabet. Depuis les manifestations de 2011, elle a rouvert ses portes.