Livres

Un amour interdit dans un manoir anglais

Graham Swift compte parmi les romanciers les plus subtils d’outre-Manche. On le retrouve avec «Le Dimanche des mères», petit bijou où la chronique sociale croise la comédie de mœurs

C’est avec le remarquable «Pays des eaux» que le trop discret Graham Swift s’est imposé comme l’un des romanciers les plus subtils d’outre-Manche, aux côtés de Jonathan Coe et de Ian McEwan. Sa spécialité? Le jardin à l’anglaise, avec ses ombres épaisses, ses friches d’âmes égarées, ses murmures et ses secrets – des secrets sur lesquels se dépose le duvet d’une prose bergmanienne. Trois ans après «J’aimerais tant que tu sois là» – tableau d’une Angleterre rurale en plein déclin –, voici «Le Dimanche des mères», un petit bijou où la chronique sociale croise la comédie de mœurs avec, en filigrane, une méditation sur l’art d’écrire et sur la manière dont on devient romancier, même si l’on n’est pas né sous une bonne étoile.

Nous sommes au sud de l’Angleterre, au mitan des années 1920, dans le bucolique Berkshire où rien ne semble avoir changé depuis des lustres. D’un côté, les aristocrates désœuvrés, jalousement attachés à leurs privilèges et aux vestiges d’un passé bientôt révolu. De l’autre, ceux qui les servent, petite troupe docile de cuisinières, de gouvernantes et de femmes de chambre. Parmi elles, Jane Fairchild, 22 ans, domestique chez les Niven, une orpheline «aux ongles déjà usés par sa condition» tout au bas de l’échelle sociale, comme la Célestine d’Octave Mirbeau.

Leurs corps vont se dévorer

Cette Cendrillon britannique, l’auteur de «La Dernière Tournée» – Booker Prize 1996 – la met en scène le 30 mars 1924, le «dimanche des mères», seul jour de l’année où les maîtres donnent congé à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leurs parents. Parce qu’elle n’a pas de famille, Jane ne sacrifiera pas à ce rituel. Elle a mieux à faire, et elle en frémit déjà: se rendre à bicyclette dans la propriété voisine, désertée ce jour-là, où l’attend son jeune amant, Paul, un fils de riches qui la reçoit dans le plus simple appareil. Elle l’imitera aussitôt, ne gardant que ses boucles d’oreilles de pacotille, et, dans la vaste maison vide, leurs corps vont se dévorer. Un brasier de sensualité. Des amours délicieusement clandestines où deux êtres, désormais égaux dans leur nudité et leurs désirs réciproques, piétinent tabous et barrières sociales, alors que tout les oppose. Pour Jane la soubrette, c’est «le monde à l’envers», une voluptueuse renaissance entre les bras de cet homme aux petits soins pour elle, «le seigneur des seigneurs dans le rôle du serviteur».

Une vie d’aristo

Mais le miracle ne durera que le temps de la matinée. Car Paul doit aller déjeuner au bord de la Tamise avec la riche héritière qu’il épousera bientôt. Un mariage arrangé, dont il ne veut pas. Devant Jane, il se rhabille le plus lentement possible, pas pressé de rafistoler le personnage qu’il est contraint de jouer dans sa vie d’aristo. Cette scène, Swift la décrit dans ses moindres détails, comme pour retarder l’instant où Paul finira par sauter dans sa voiture. A Jane, il lancera un dernier regard. «Comme s’il l’aspirait, comme s’il la buvait jusqu’à la dernière goutte», écrit le romancier, laissant son héroïne errer en toute impunité dans cette silencieuse demeure remplie de tapis moelleux, de livres jamais ouverts et de tableaux que personne ne regarde.

Journée si singulière

C’est à la fois l’histoire d’une transgression et d’une communion que raconte Swift, dont le récit ressemble à une parabole: la rencontre de deux innocences au jardin d’Eden, Adam et Eve réunis dans la lumière d’une matinée radieuse, avant le péché, avant la souillure – cette «tâche impudente» laissée sur les draps, qui ne cessera d’obséder Jane. Laquelle ignore encore que cette journée si singulière va virer à la pire tragédie, la condamnant à ressasser des secrets qu’elle ne pourra jamais partager.

Mais ce sont pourtant ces secrets-là qui décideront du sort de Jane. Après avoir abandonné son travail de domestique et s’être engagée comme vendeuse dans une librairie, elle deviendra romancière. Une vocation née de ses lectures – Conrad, surtout – mais aussi du sentiment de liberté qui l’a submergée au cours de l’inoubliable dimanche des mères. «Le moment où elle était réellement devenue écrivain remontait à une belle journée de mars; elle avait à l’époque vingt-deux ans et s’était promenée dans une maison sans rien sur elle – aussi nue qu’en venant au monde», écrit Swift, qui nous propose une belle définition de l’écrivain: «un agent secret naviguant entre plusieurs mondes». Comme Jane, naviguant entre l’ombre et la lumière, entre la soumission et la liberté, avant cette métamorphose inattendue que Swift évoque à fleur de plume: un camaïeu d’émotions distillées avec une rare intensité, pour quelques heures de pur bonheur. Dans les mêmes ambiances – élégance et concision – que le roman virtuose de Ian McEwan, «Sur la plage de Chesil».


****Graham Swift, «Le Dimanche des mères», trad. de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek, Gallimard, 145 p.

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