Lyrique

Un «Ange de feu» foudroyant à Lyon

Rarement monté, l’opéra de Prokofiev dirigé par Kazushi Ono fait vive impression à l’Opéra de Lyon. La soprano lituanienne Ausrine Stundyte campe le rôle de Renata avec feu et ardeur, aux côtés d’un Laurent Naouri très habité

Est-elle saine ou démente? Sainte ou possédée? Personne ne le sait, à commencer par Renata elle-même, jeune femme hantée par un Ange de feu mystérieux venu la visiter dans son enfance. Cet Ange de feu l’obsède, au point qu’elle va vouloir s’unir à lui et vivre un amour extatique. Composé dans les années vingt, l’opéra de Prokofiev est une bombe d’invention lyrique. Très rarement donné à la scène, il renaît au grand jour à l’Opéra de Lyon dans un spectacle fort et poignant.

Ausrine Stundyte, torche humaine

Tout repose sur les épaules de l’héroïne Renata. Ausrine Stundyte est une torche humaine. Elle se donne à plein, vocalement et scéniquement. La soprano lituanienne ne recule devant rien pour mimer les accès de délire de Renata. Le rôle est écrasant: près de deux heures de chant quasi ininterrompu en passant par les écarts de tessiture les plus meurtriers. Jusqu’à la fin, elle tient le flambeau, voix pulpeuse aux aigus incandescents (malgré un vibrato assez présent), l’héroïne choisissant de s’immoler elle-même plutôt que de subir le verdict de l’Inquisiteur.

Ce dénouement varie un peu de celui l’opéra de Prokofiev. Adapté d’un roman de Valery Brioussow, le conte de L’Ange de feu plonge dans le fantastique de la Renaissance allemande. Le metteur en scène australien Benedict Andrews l’a bien compris. Il accentue l’ambiguïté de l’héroïne, dont on ne sait si elle est victime de vrais fantômes ou de son imagination dérangée. Dans cette production de la Komische Oper de Berlin remontée avec le concours de Tamara Heimbrock, il fait ressurgir le passé de Renata via des petites filles, soit des doubles de Renata à différents âges. Le chevalier Ruprecht, l’autre rôle principal de l’opéra (chanté par Laurent Naouri), est lui aussi flanqué de doubles. Ces doubles sont comme des miroirs qui renvoient à deux identités brisées: ni Renata ni Ruprecht ne vont se trouver.

De la passade à l'obsession

Au début de l’opéra, le décor est très sommaire, constitué de quelques cloisons. On comprend que le premier tableau se passe dans un hôtel de troisième catégorie, avec une tenancière énervée et une Renata déjà en proie à une crise d’envoûtement dans sa chambre. On la voit tour à tour recroquevillée et étendue sur son lit, en nuisette, soulevant son bassin dans des poses pour le moins suggestives. Ruprecht surprend alors cette étrangère hystérique qu’il va tenter de sauver. La direction d’acteur met bien en évidence la tension dans leurs rapports, Ruprecht cherchant d’abord à vivre une aventure facile avec Renata, puis se ravisant. D’une passade fantasmée, cette rencontre devient une obsession amoureuse pour Ruprecht. Il cherche même à percer les mystères de la magie noire pour aider Renata dans sa quête du comte Heinrich, celui que la jeune femme prend pour l’incarnation corporelle de l’Ange de feu.

Si Renata court après Heinrich, Ruprecht court après Renata. Et c’est naturellement l’échec, d’autant que Méphistophélès et Faust (des rôles secondaires) sont de la partie. Plusieurs scènes se détachent du lot, comme lorsque Renata et Ruprecht sont surpris par des coups frappés sur un mur (de la sorcellerie?) ou quand Renata déclenche une crise d’hystérie collective au couvent. Toutes ces hallucinations trouvent écho dans les figures de doubles sans cesse présentes sur le plateau. Ces doubles de Renata et Ruprecht sont également ceux qui manipulent les cloisons pour des changements de décor à vue. Une plateforme tournante (un peu insistante) amène du mouvement à ce drame psychologique.

Le plus mystérieux reste la figure du comte Heinrich (soit l’Ange de feu). A la fin de l’opéra, c’est ce même chanteur, dans la même tenue noire d’ecclésiaste, qui incarne l’Inquisiteur. Fiction et réalité se mêlent, comme si le bien et le mal n’étaient que les revers de la même médaille.

L’accompagnement orchestral de Kazushi Ono, très fouillé, suggère tout à la fois la veine expressionniste de la partition et ses irisations délicates. Le chef japonais ne couvre jamais les voix, dominées par le Ruprecht noir et bientôt désespéré de Laurent Naouri (un rôle qui lui sied magnifiquement), le ténor clair et bien timbré de Dmitry Golovnin en Agrippa von Nettesheim et Méphistophélès et le mezzo envoûtant de Mairam Sokolova en Voyante et Mère Supérieure. Seul Almas Svilpa, en Inquisiteur, déçoit par son manque de coffre. Les femmes choristes de l’Opéra de Lyon sont admirables, en particulier dans l’extraordinaire tableau final.


«L’Ange de feu» de Prokofiev, à l’Opéra de Lyon. Juqu’au dimanche 23 octobre. Rens. www.opera-lyon.com

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