L'édition des Œuvres de Claude Lévi-Strauss dans la Pléiade a été confiée à quatre jeunes chercheurs: Vincent Debaene qui enseigne la littérature française à l'Université de Columbia à New York; une ethnologue, Marie Mauzé; deux philosophes, Frédéric Keck et Martin Rueff (qui est aussi poète). C'est Vincent Debaene qui a rédigé la préface de ce volume qui contient sept ouvrages: Tristes Tropiques, Le Totémisme aujourd'hui, La Pensée sauvage, La Voie des masques, La Potière jalouse, Histoire de Lynx et Regarder, écouter, lire.

Samedi culturel: On entend souvent dire que l'œuvre de Lévi-Strauss restera pour ses qualités littéraires plus que pour son apport théorique. Le choix qu'il a opéré pour la Pléiade ne va-t-il pas dans ce sens, puisqu'il exclut largement les deux grands pans théoriques de son travail, «Les Structures élémentaires de la parenté» et la tétralogie des «Mythologiques»?

Vincent Debaene: LesStructures élémentaires ont été écartées, car c'est en effet un ouvrage trop technique, trop long. Mais l'analyse des mythes est présente à travers les Petites Mythologiques: La Voie des masques, La Potière jalouse et Histoire de Lynx. Le choix de Lévi-Strauss ne reflète en aucun cas un renoncement à l'analyse structurale, à l'approche scientifique.

Le fait même de paraître dans la Pléiade ne le rattache-t-il pas justement plutôt à une tradition littéraire et philosophique que scientifique?

Je pense que Lévi-Strauss est content de cette parution, d'être, au sein de la Pléiade, associé à des auteurs comme André Breton, par exemple, à Montaigne ou à Rousseau qui furent pour lui comme des interlocuteurs imaginaires. Mais la consécration, le fait d'être considéré «penseur du siècle» ne l'intéressent pas. Sa modestie, son humilité, ses propos sur l'inexistence du moi ne sont pas feints. Pour cette raison même, il est sensible aux institutions (comme l'Académie française) ou aux traditions qui, dans une société, donnent aux individus une identité.

Lévi-Strauss s'est souvent défini comme un homme du XIXe siècle. Sa pensée peut-elle aider à affronter le XXIe siècle?

Par sa famille, ses goûts, ses préférences esthétiques, il appartient, c'est vrai, au XIXe siècle. Historiquement, il appartient au XXe, dont il a vécu de plein fouet les violences: il a connu deux guerres, l'exil. Son œuvre fait référence aux outils de la science moderne: cybernétique, neurologie... Aujourd'hui, les controverses pour ou contre le structuralisme sont épuisées, on ne doit plus choisir entre histoire et structure. L'œuvre de Lévi-Strauss est bonne à relire, elle aide à penser les rapports entre l'homme et l'animal, avec la technique, avec l'environnement. En 1950, déjà, il disait que l'espèce humaine était une espèce vivante parmi d'autres et qu'elle n'était pas le maître de la nature.

Que représente cette œuvre pour un lecteur non spécialisé?

Elle offre un bon antidote à la civilisation de l'ego, à la mise en scène du sujet, omniprésente dans les médias. Elle représente aussi une façon très utile d'aborder les problèmes en s'intéressant à la rationalité sous-jacente des conduites et en proposant un relativisme culturel très sain, qui met à distance nos propres usages. Avec la Pléiade, on met en avant la notion de grand écrivain et le plaisir de la lecture, mais il ne faut pas perdre de vue le bénéfice qu'il y a à aborder cette œuvre comme une boîte à outils qui permet de penser.

Si, au début de sa carrière, il s'est engagé politiquement à gauche, depuis les années 1930, il n'a plus pris position. Son œuvre a quelque chose d'«anachronique», dites-vous. Cela lui donne-t-il une portée plus longue?

Son engagement politique décroît avec le temps, c'est indéniable: il s'en éloigne au fur et à mesure qu'il travaille à l'échelle des millénaires, très loin de l'engagement sartrien! Mais il ne faut pas oublier qu'en exil il a été gaulliste. Et anachronique ne signifie pas archaïque. Il manipule des références temporelles et culturelles très différentes, en ce sens, il échappe à l'actualité, ce qui est un bien!

Claude Lévi-Strauss a écrit des textes de référence sur l'art, notamment dans «La Pensée sauvage». Il a aussi condamné sévèrement l'évolution de l'art des années 1970-80 dans «Le métier perdu». S'agit-il d'une position subjective et personnelle liée à sa propre histoire ou d'une position fondée en théorie?

Dans cet article, il s'attaque plus aux discours des artistes qu'aux œuvres. Il revendique la nécessité de la technique, contre le spontanéisme. Pour lui, l'art est le lieu d'une élaboration, l'œuvre doit rendre sensible un mode d'organisation qui n'est pas donné, rendre lisibles ces structures. Il y a aussi chez lui la nostalgie d'une communauté de savoirs entre le public et l'artiste. Il a certainement des difficultés avec la massification, la démocratisation de l'accès à la culture si cela doit se payer d'un appauvrissement du regard et de l'écoute. Et un regret plus vaste de n'avoir pas vécu au XVIIIe siècle, dans une société de savants et d'«honnêtes hommes».

Claude Lévi-Strauss. Œuvres. Gallimard/La Pléiade. 2064 p. et de nombreuses illustrations