Lorsqu'elle propose au journal The New Yorker, début 1961, de couvrir le procès Eichmann, la penseuse juive allemande Hannah Arendt, émigrée aux Etats-Unis depuis 1941, entend faire œuvre de reporter, et non de théoricienne. De fait, les articles qu'elle envoie de Jérusalem, ainsi que le livre qu'elle en tirera en 1963 (Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal), qui a servi de base au film Un Spécialiste, ont bien la forme du reportage. Cependant, leur rédactrice y exprime des points de vue qui donneront lieu à une polémique durable.

Car Hannah Arendt n'est évidemment pas une journaliste comme les autres. Dans son ouvrage majeur sur Les Origines du totalitarisme, écrit entre 1943 et 1947, elle a livré une analyse fondamentale de la nature et de la structure du régime totalitaire, montrant que le système nazi est un système «sans précédent» dans l'histoire. Il postule en effet, pour la première fois, la création massive de sous-hommes, de «cadavres vivants» privés de tout droit, puis leur extermination dans des camps conçus comme «les laboratoires où l'on expérimente des mutations de la nature humaine».

C'est dans la continuité de cette analyse qu'elle utilise, à propos d'Eichmann, l'expression «banalité du mal», «inventée» par son maître le philosophe Jaspers un jour qu'il l'écoutait raconter le procès, et qui suscitera des réactions d'incompréhension.

Spécialiste de l'œuvre de Hannah Arendt, chercheuse et enseignante aux Universités de Genève et de Lausanne, la philosophe Marie-Claire Caloz-Tschopp estime que Les Origines du totalitarisme lève le voile sur la deuxième grande tragédie vécue par l'humanité: «La première tragédie a été la découverte par les Grecs que les humains sont mortels; la deuxième est la découverte qu'il leur est possible de s'autoéliminer.» Comme le dit Hannah Arendt, le nazisme a fait un pas de plus par rapport au «tout est permis» de Dostoïevski, où l'on continue à se référer aux notions du bien et du mal; le nazisme a passé au stade du «tout est possible», où la distinction entre le bien et le mal n'existe plus. «Tout est possible», y compris cette chose inconcevable, que l'être humain devienne «superflu».

«Eichmann, affirme la philosophe, organisait des transports d'hommes, de femmes et d'enfants destinés aux chambres à gaz exactement comme il aurait organisé des transports de choux ou de carottes.» C'est la question du contenu et du sens de la tâche qui est éliminée. C'est pourquoi Marie-Claire Caloz-Tschopp, qui fait travailler ses étudiants sur Un Spécialiste, s'attache à leur faire prendre conscience du fait qu'un personnage comme le responsable nazi court-circuite la réflexion éthique ordinaire. «Avec la meilleure bonne volonté du monde, écrit Hannah Arendt, on ne parvient pas à découvrir en Eichmann la moindre intention profondément diabolique ou démoniaque.»

Eichmann est le produit d'un système politique inédit, qui supprime toute limite à l'exercice du pouvoir de domination et de surcroît toute conscience de cette suppression. En cela consiste la banalisation du mal évoquée par Hannah Arendt. Mais une telle notion heurtait à l'époque de plein fouet tout l'appareil de réflexion théologique et juridique occidental, basé sur une tradition d'opposition entre mal et bien. Faute sans doute d'avoir été suffisamment explicitée et théorisée par la penseuse elle-même, elle suscita une telle levée de boucliers, explique Marie-Claire Caloz-Tschopp, que le sous-titre de l'ouvrage fut supprimé dans les éditions successives à celle de 1963.

La principale polémique déclenchée par les articles du New Yorker et par le livre porte toutefois sur un autre point: la dénonciation, par Hannah Arendt, de la supposée complicité des Judenräte (les organismes responsables de la population juive) dans l'extermination de leur peuple. Pour la théoricienne du totalitarisme, tant que le processus de déshumanisation n'est pas achevé, il reste toujours un petit espace de liberté d'où peut émerger la résistance, un espace que les Judenräte n'ont pas investi. Ces accusations provoquèrent bien entendu un tollé dans la communauté juive internationale.

A travers le choix des témoignages retenus, le réalisateur du Spécialiste, Rony Brauman, a repris à son compte cette problématique. «En réalité, note Marie-Claire Caloz-Tschopp, Rony Brauman a conçu tout son film comme un appel au devoir de résistance. Or, il ne faudrait jamais oublier que l'effrayante nouveauté de l'horreur produit son déni, son effacement. Nous-mêmes avons, pour cette même raison, une faible capacité de désobéissance par rapport aux mécanismes politiques et économiques qui engendrent la «superfluité de l'humain» dans ses formes d'aujourd'hui. Il ne suffit pas de dire aux gens de désobéir, il faut aussi leur dire de penser.»