Impossible de parler d’un come-back: François Cluzet est là depuis trente ans, et une soixantaine de films. Deux apparitions par année. Des oubliées. Beaucoup d’inoubliables: chez Claude Chabrol (Les Fantômes du chapelier, Une Affaire de femmes, L’Enfer et Rien ne va plus), face à Dexter Gordon (Autour de minuit de Bertrand Tavernier), Patrick Bruel (Force majeure de Pierre Jolivet), Guillaume Depardieu (Les Apprentis de Pierre Salvadori), ou encore dans Ne le dis à personne de Guillaume Canet, le film qui lui a valu le César 2007.

Ce succès lui a apporté les rôles majeurs d’A l’origine et du Dernier pour la route, faisant de lui l’un des rares acteurs nominés deux fois aux Césars la même année (c’était en février). Ce succès l’amène en haut de l’affiche de Blanc comme neige, thriller de Christophe Blanc qu’il porte de bout en bout et qui est sorti le 21 avril (lire notre critique).

Ce succès a tout changé. Sauf lui, François Cluzet, 54 ans, qui continue de surprendre les journalistes, habitués à beaucoup moins de simplicité par le milieu du cinéma français. Il les appelle personnellement à leur domicile. Pour fixer rendez-vous. Et il invite à la maison, dans le bel appartement du 5e arrondissement qu’il partage avec ses enfants et sa compagne, la comédienne Valérie Bonneton.

Il invite sans fixer de limite. Trente minutes? Une heure? Ce sera beaucoup plus, en temps, en sincérité, en confidences. Une intensité si rare, dans le système de la promotion et de la part d’un homme qui ne court pas les couvertures des magazines, qu’elle donne envie d’en partager chaque seconde, ici même et dans une version beaucoup plus longue sur notre site. Comme autant d’éclats fragiles et précieux.

Le Temps: Qu’est-ce qui a changé, à votre avis, pour que le cinéma vous confie finalement, après trente ans de carrière, un statut de comédien de premier plan? François Cluzet: Sincèrement, je ne sais pas. Les responsabilités qu’on me confie sont nouvelles, c’est vrai. L’autre nouveauté étant que les gens vont voir mes films! J’ai quand même beaucoup tourné. J’ai aussi fait beaucoup de théâtre et de téléfilms. Je n’ai pas l’impression d’avoir tout joué, mais j’ai quand même donné beaucoup de sentiments et d’humeurs. Je ne crois pas que quelque chose de neuf ait jailli de moi qui justifierait ce rebond inattendu de ma carrière. Je constate simplement qu’on me propose des rôles plus massifs. J’ai peut-être davantage pris confiance en moi, ce qui m’incite à prendre plus de risques, à faire des choix plus radicaux, plus excessifs. Le succès me fait du bien, c’est indéniable.

- Avez-vous moins peur? - Ce n’est pas une histoire de peur. Jouer la comédie, ça demande essentiellement d’être ridicule. C’est ce qui rend un rôle comique plus facile à vivre qu’un rôle dramatique. Car, si le ridicule ne tue pas, l’émotion, elle, peut faire très mal. Et tout cela est à la charge des acteurs, du moins ceux qui font leur métier sérieusement: je considère l’émotion feinte ne vaut rien. Et il se trouve que l’émotion ressentie coûte. Elle nous coûte beaucoup, mais elle fait partie de notre boulot. Si un cycliste ne veut pas se faire mal dans les cols, il ne gagnera jamais une course. Un acteur qui ne veut pas se faire mal ne jouera jamais un drame. Le drame, davantage que la comédie, nécessite autre chose que d’être superficiel. Au fond, faire rire demande d’écraser son ego pour accepter le ridicule, alors que faire trembler requiert d’abord de l’émotion.

- Le ridicule serait donc, pour un acteur, la manière la moins douloureuse de se faire mal. - Exactement! Et si je me suivais, je ne ferais que des comédies. D’abord parce que faire rire correspond très bien à mon caractère plutôt joyeux. Ensuite parce que je vois assez bien la différence entre comédies et fêtes de la bière, choses que l’industrie à malheureusement tendance à confondre. Enfin parce que, c’est vrai, ça me serait plus facile à vivre.

- L’un des déclics dans votre vocation a eu lieu en 1969, lorsque, à 14 ans, vous avez vu l’adaptation française de la comédie musicale «L’Homme de la Mancha», autrement dit Jacques Brel sur scène. - Oui. Il jouait Don Quichotte. Il y avait quelque chose de l’ordre de l’oripeau, du théâtre, de la barbiche, de l’artifice, de l’accessoire. C’était aussi tout Cervantes, mais pas seulement: il y avait là du Shakespeare. Et j’étais assis là parmi les spectateurs. Je dois beaucoup à ce bonhomme, Jacques Brel. Lors du final en particulier, où il était seul en avant scène, j’ai compris grâce à lui, alors que j’étais tout petit, que pleurer n’était pas répréhensible. Même davantage: Brel pleurait, là, devant moi, et les gens l’applaudissaient! Et moi, comme spectateur ce soir-là aussi bien que comme enfant de tous les jours, j’avais envie de pleurer, mais j’avais toujours peur qu’on me réprimande. J’ai compris alors que je devais aller sur scène pour pouvoir pleurer. C’est vraiment Brel qui m’a donné envie d’être artiste.

- A la sortie de la salle, votre vie avait changé? Est-ce aussi simple que ça? - Disons que j’étais marqué. Parce que, comme gamin, j’avais vraiment peur qu’il se fasse engueuler. Je croyais qu’il était interdit de se mettre dans cet état. Et quand je me suis retrouvé au milieu de l’ovation, dans ce magnifique Théâtre des Champs-Elysées de 1000 places, ça m’a transformé. J’étais surpris moi-même d’avoir pensé: ses parents vont l’engueuler. Vous comprenez? Une porte s’était ouverte. Je savais enfin quoi faire de mon envie de pleurer: la mettre en scène.

- Vous avez dit à propos de ce souvenir: «J’avais le sentiment, face à Brel, d’être en situation de non-assistance à personne en danger». - (Silence...) Ça me fait drôle que vous me rappeliez cette histoire de non-assistance à personne en danger. Mais c’était effectivement de cet ordre-là. A cette époque de ma vie, j’étais un peu en danger, affectivement. Je me suis reconnu, certainement. Sauf que lui, on avait payé pour le voir. J’étais suffisamment grand pour savoir qu’il jouait un rôle, mais il se mettait vraiment en péril. Je crois qu’un grand artiste, c’est quelqu’un qui se met en péril.

- Comment faites-vous aborder si ouvertement les douleurs affectives que vous avez connues durant votre enfance? - Je suis comme ça. Je ne me referai pas. Je suis assez spontané. J’aime être vrai. J’aime dire les choses telles que je les pense. Et puis je ne vous apprendrai rien en vous disant que tout vient de l’enfance. Si on me demande pourquoi je suis devenu acteur, je ne peux pas répondre autre chose que: «J’ai voulu être artiste à 10 ans.» Et même avant, j’ai le souvenir de m’être rêvé célèbre. A 6 ou 7 ans, je m’interviewais en boucle. Je m’imaginais pilote de Formule 1. Quand je marchais sur le trottoir et que je doublais une vieille personne, je jubilais comme si j’avais gagné la course. Ça m’arrive moins aujourd’hui, mais, jusqu’à il y a peu, je jouais encore aux fausses interviews. C’est peut-être grâce à ça que je me sens relativement à l’aise dans les entretiens. J’ai compris depuis longtemps que la spontanéité prime. Je pense que ce que l’on demande à quelqu’un qu’on interviewe, c’est d’être spontané. Je parle évidemment des artistes, pas des politiciens.

- Cette spontanéité vous a-t-elle valu des inimitiés? - Peut-être. Je ne sais pas. Je m’en fiche. En fait, j’ai toujours pensé que ça marcherait pour moi. J’ai toujours pensé que je réussirais à tout faire pour réaliser mon rêve. A chaque fois que la vie m’a écarté de la confiance, je me suis remis en question pour remonter sur les rails de mon rêve. Ça m’a demandé des sacrifices qui ne m’ont rien coûté puisque j’ai encore la même ambition: je veux être un bon acteur. La célébrité n’a rien changé pour moi: je pense encore qu’un artiste a tout à prouver tout le temps. Quand j’entends un collègue dire qu’il n’a plus rien à prouver, j’ai envie de lui répondre: «Eh ben, dégage!» J’ai envie d’excellence tout en sachant que je ne suis pas près d’atteindre la moindre perfection: je suis un interprète et un humain; mon instrument, c’est mon corps. Je ne peux donc que m’efforcer d’être l’instrument le plus fidèle et le plus fiable possible. Peut-être que vos lecteurs seront sensibles à ceci: il faut qu’ils sachent qu’on ne peut pas s’improviser sincère, en scène comme devant une caméra. Dans la vie, la sincérité est quelque chose qu’on peut chercher ou non, suivant les situations. C’est différent pour un acteur: pour être sincère entre «Moteur» et «Coupez», il faut l’être au préalable et depuis longtemps.

- Comment vivez-vous les situations où vous comprenez, après deux ou trois jours de tournage, que votre vœu de sincérité est le dernier souci du réalisateur? - La sincérité n’est pas quelque chose que l’acteur gère avec sa tête. Elle est organique. Si bien que si le metteur en scène ne s’intéresse pas aux acteurs et qu’il ne fait pas l’effort de les accompagner pour qu’ils puissent s’abandonner, la déception est immense. Je me dis alors: «Il va falloir que je maîtrise.» Or la maîtrise est une ambition de débutant. Alors, avec moi, ça se passe assez mal. C’est comme si on m’empêchait de faire mon boulot. Je sais bien que beaucoup d’acteurs font ce métier à moitié et je ne dis pas que je le fais toujours intégralement. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui le font avec passion et qui essaient de donner leur vérité et leur intégrité. Je me sens comme ceux-là: ça ne m’intéresse pas de jouer avec ma tête. Ce qui m’intéresse, c’est d’être simplement le témoin de mon siècle. Je ne me vis pas en tant que vedette, mais en tant qu’individu interprète. Je suis le type qui passe. Un interprète, c’est un type qui passe. Voilà pourquoi je trouve que le rôle de l’acteur est surestimé: au lieu de lui demander d’être sincère, on lui demande trop souvent d’être l’auteur de son jeu. Il ne devrait pas être l’auteur de son jeu. Il devrait être l’interprète du texte. Donner corps et sang, incarner une partition, et non pas en être l’auteur-compositeur. Beaucoup d’acteurs, qui refusent d’être simplement organiques essaient, de détourner l’attention en décidant de faire ceci ou cela. Ils sont conscients. Ils sont dans la salle en même temps qu’ils sont sur scène. Ils sont derrière la caméra en même temps qu’ils sont devant. Et ils deviennent de très mauvais partenaires, parce qu’il ne sont jamais dans une fluidité de vie avec leurs personnages. Un partenaire, c’est quelqu’un qui est simplement en vie, et non pas en réflexion ou en réaction.

- Est-il vraiment possible, face à un metteur en scène qui aime les acteurs, d’être sincère à chaque plan? - Bien sûr que non: il faut parfois se protéger un peu. Cependant, à la différence des gens qui peuvent se protéger et se blinder dans la rue pour éviter d’être dégommés ou fragilisés, notre boulot d’acteurs consiste à être fragiles. Ça explique pourquoi je ne sors pas de chez moi sans être blindé, sans une certaine carapace. Quand j’ai compris que la base de se métier était la sincérité, j’ai compris que je ne me lançais pas dans un loisir: être sincère comme acteur, c’est exiger de soi-même, sans arrêt, la franchise, le refus du mensonge, la quête de la vérité, l’acceptation de la fragilité. Toutes ces choses qui marchent avec l’artiste et qui le dépassent. Le besoin d’être vrai peut devenir une sorte de déformation professionnelle: par exemple, je ne me sens pas, dans la rue ou face à vous, encouragé à me protéger par un mensonge. Je suis donc spontané, autrement dit fragile. Les gens qui ne sont pas acteurs n’ont aucune raison d’être fragiles dans la vie.

- De quoi voulez-vous être certain de vous protéger avant de sortir vous promener dans la rue? Le narcissisme? - Non. Je n’ai pas à me protéger contre la célébrité puisque, comme je vous le disais, j’en ai rêvé. Je l’assume très bien. J’adore ça. J’habite un quartier assez résidentiel où il y a peu de gens. Je sais que je peux aller acheter mon journal sans que personne ne m’embête. En même temps, même avec le César, même avec le succès de mes derniers films, certaines personnes continuent de me confondre avec d’autres acteurs...

- Toujours avec Dustin Hoffman ou Gérard Klein, comme il y a vingt ou trente ans? - Ça arrive. Et ça ne me gêne vraiment pas. Curieusement, , moi qui rêvais d’être célèbre, je constate surtout que, depuis que j’ai acquis une certaine notoriété, on ne m’a jamais autant demandé mon nom! C’est le pied de nez de l’affaire. Vous rêvez d’être célèbre, tout le monde vous dit que vous l’êtes et vous croisez quelqu’un qui vous dit: «Rappelez-moi votre nom.» Alors qu’on ne demanderait pas ça à un inconnu. Quand ça arrive plusieurs fois dans la journée, c’est fatiguant, croyez-moi.

- Comment répondez-vous? - Tout dépend comment je suis luné. Si je suis bien luné, je dis: «François Cluzet.» Si je suis mal luné, je dis: «Vous êtes de la police?» Il m’arrive de dire: «Vous me confondez sans doute». Ou alors, quand la question est «Vous ne seriez pas acteur?», je réponds «On me le dit souvent». La plupart du temps, je souris sans rien dire. Et parfois, comme c’est arrivé il y a trois ou quatre jours, la personne revient et dit: «Aidez-moi, je vous en prie: mon mari va me demander qui j’ai vu.» Alors je prends un peu de compassion et je réponds: «Cluzet.» Mais là aussi, vous n’êtes pas à l’abri parce que, une fois que vous avez dit votre nom, la personne vous demande: «Comment?» ou «Pardon?». Ça peut aller très loin. (Rires.)

- Vous pourriez passez votre chemin comme beaucoup de vos collègues qui ne s’embarrassent pas tant que vous. - C’est sans doute une forme d’éducation. Et c’est surtout qu’il y a une panoplie de la célébrité. Il ne faut jamais oublier que c’est une panoplie: les compliments ne s’adressent jamais vraiment à vous, au même titre que les reproches ne s’adressent jamais directement à vous. Se vivre uniquement en tant que connu, c’est se vivre très réduit. Parce que ce qui m’intéresse, c’est de continuer à être curieux. Et comme les grands artistes comme Picasso ou Mozart n’ont pas changé le monde, je ne vois pas pourquoi moi, petit acteur français, je croirais pouvoir le faire. Je me contente de penser que les artistes ne font rien d’autre que ce qu’ils aiment et qu’ils n’apportent pas grand chose. J’aime bien me souvenir d’Ingmar Bergman disant: «N’oublions pas que nous faisons un métier de divertissement.» Il parlait du sens noble du divertissement: pas la vulgarité télévisuelle, mais l’invitation à prendre d’autres voies, à penser à autre chose pendant une heure et demie, à se blanchir l’esprit. Ça me parait noble de donner tout son cœur pour faire croire à une histoire. Les gens viennent, paient et veulent que leur esprit soit pris, que leur corps soit pris et même que de bons acteurs s’adressent directement à leur plexus. Du coup, ils sont obligés de lutter, parce qu’ils sont soudain émus malgré eux, ils ne savent pas pourquoi, alors ça les fait chier: «Le type qui m’émeut ne pleure même pas! - Oui, parce qu’il est bon et qu’il n’a pas besoin de pleurer pour faire sentir son émotion!» C’est ce que nous devons au public. Pour y parvenir, il faut avoir un instrument très fiable, parce que sinon vous êtes obligé de le fabriquer.

- Si on vous comprend bien, l’essentiel de l’apprentissage pour devenir acteur professionnel consiste à apprendre comment rester un amateur? - Vous ne pouvez pas me faire davantage plaisir qu’en disant cela. J’ai souvent dit que je suis un acteur semi-professionnel. Parce que je ne veux pas perdre l’amateurisme. J’aime passionnément mon métier. Je m’efforce de faire des choix qui ne dépendent jamais du cachet financier qu’ils me rapportent. On entend parfois: «Tu vas adorer: on va tourner aux Antilles!» Comme s’il n’était pas envisageable de refuser une telle proposition! Sauf que je les déçois parce que je suis venu dans ce métier pour m’enrichir d’une manière plus équivoque. Comprend qui veut. Je trouve que la vie est trop courte pour mourir aussi con qu’on est né.

- Est-ce ce que vous vouliez dire, au moment où vous avez obtenu le César pour «Ne le dis à personne», en affirmant que vous aviez aspiré à une forme de non-jeu? - Exactement. Il s’agit de vivre les situations sur commande. Vivre du faux en le rendant vrai. C’est pourquoi il faut être habitué à être vrai. Se vivre vraiment. Par exemple, là, nous parlons et vous voyez bien que je suis vrai.

- En même temps, vous êtes bon acteur. Donc rien ne me le prouve... - Peut-être. Mais je vous assure que c’est du vrai. Je serais bon acteur si vous m’aviez écrit tout ce que je dis. Si c’était faux, vous pourriez dire: «Dis donc, qu’est-ce qu’il a l’air vrai!» Sauf que ce sont mes mots et vous sentez sans doute que je ne triche pas. D’abord parce que ce n’est pas mon truc à moi. C’est toujours pareil: on vit, on survit ou on existe. Pour ma part, j’ai envie d’exister. Même si c’est à la portée de tout le monde d’avoir l’air sincère, je n’ai pas envie de jouer à ce jeu-là. Je veux exister. Et exister, ça veut presque dire vivre avec la mort. Parce qu’exister, c’est vivre en sachant que ça peut s’arrêter d’une minute à l’autre. Ce n’est pas confortable, mais c’est un privilège de pouvoir le choisir: plus de la moitié des gens sur cette planète survivent, c’est-à-dire qu’ils ne parviennent pas à vivre. Ça m’inspire une humilité nécessaire. Avant d’être François Cluzet, avant d’être cet acteur un petit peu connu - et je remercie tous ceux qui ne me connaissent pas, car ils font du bien et permettent de ne pas s’assoupir -, je suis d’abord l’enfant et le petit-enfant de quelqu’un. Une vie égale une vie et la célébrité n’y change absolument rien.

- Qu’est-ce que devenir père à votre tour a changé dans votre approche du métier? - Beaucoup de choses. J’ai quatre enfants. Je ne suis plus seulement l’enfant que quelqu’un. Je suis le père de plusieurs enfants. Ce qui me parait intéressant, dans la paternité, c’est la responsabilité. Or, j’aime avoir des responsabilité. Quand j’étais figurant, ou débutant au théâtre, je crevais de ne pas avoir de responsabilités. Et aujourd’hui que j’en ai au niveau professionnel, je crève qu’on m’en confie trois fois plus. C’est pour ça que je vais me lancer dans la mise en scène. Pour ça aussi que je jouerais bien tout Shakespeare même si je n’en ai pas les moyens. Globalement, j’ai eu beaucoup de chance dans mes choix. J’ai fait des choses alimentaires bien sûr, mais je ne les ai pas vécues comme des concessions: j’avais mes enfants que j’avais voulus et je devais les faire vivre. J’ai même souvent été content de devoir travailler pour gagner ma vie, parce que, autrement, je crois que je serais resté dans mon lit.

- Dans votre lit? - Oui. C’est la chose de moi-même dont je suis le moins fier: je pourrais rester dans mon lit. C’est un peu morbide, mais c’est vrai.

- Depuis longtemps? - Depuis très longtemps... On m’a un peu forcé à me lever pour travailler quand j’étais petit. En choisissant d’être acteur, j’avais d’ailleurs cherché un métier où je ne travaillerais pas le matin. Je pensais qu’il suffisait de monter sur scène le soir. Je me suis fourvoyé évidemment, mais je fais à présent un métier pour lequel je suis content de me lever.

- Votre père tenait un magasin de journaux. Est-ce là que vous avez travaillé enfant? - Oui. C’était avenue de Ségur, en face de l’Unesco. On se levait à 6 heures, chacun notre tour, mon frère et moi. On réceptionnait les journaux et il fallait aller les porter à des particuliers, dans un hôtel aussi. Nos conditions de vie étaient un peu spartiates. Pas de chauffage. Pas de salle de bain. Pas de petit déj’. Se lever à 8 ans comme ça, tout seul, ce n’était pas facile. Et il y avait les humiliations: les gens qui lançaient la monnaie avec dédain. Quand je vais à la Foire du Trône par exemple, et que je vois des petits qui tiennent les stands parce que leurs parents sont partis manger, ou alors quand j’entre dans un magasin tenu par le môme du propriétaire, je suis toujours bouleversé parce que je sais ce que ce gosse pense: il est enfant dans un rôle d’adulte. J’ai été adulte enfant. Et c’est pour cette raison que j’ai ensuite vécu une adolescence qui s’est éternisée. J’ai pris ma revanche.

- De manière excessive, à votre avis? - Bien sûr. J’ai bouffé la vie. J’ai eu beaucoup de chance parce que ça a marché dès que j’ai mis un pied dans ce métier. J’ai surtout bénéficié d’un physique un peu médian. Je pouvais tout jouer. On pouvait me confier aussi bien un rôle de fils de bonne famille qu’un rôle d’ouvrier. J’avais un physique un peu neutre, moderne et sympathique. Elle est là, au fond, la chance pour un acteur: si vous avez un physique qui n’est pas d’actualité, si vous avez un physique singulier, vous réduisez terriblement vos emplois.

- Vous aviez l’air sympathique, mais l’étiez-vous dans la vie, vous qui aviez une telle revanche à prendre? - Je ne sais pas. Mais je n’utilisais guère cette allure sympathique dans mon métier. Parce que j’avais le goût des rôles ingrats. Durant ma formation théâtrale, Alain Françon, le directeur du Théâtre de la Colline, disait: «Si les acteurs ne se chargent pas de représenter les monstres, qui va s’en charger?» C’était l’idée que même les monstres sont des colombes dans la rue. Evidemment, les violeurs, les pédophiles, les voleurs et les tueurs paraissent presque toujours élégants. Les acteurs doivent donc accepter de jouer aussi ces rôles ingrats. Mais, bizarrement, même le métier se prenait les pieds dans le tapis: je jouais un rôle ingrat et, au lieu d’être félicité deux fois plutôt qu’une, non: comme tous les acteurs qui jouent les rôles ingrats, on me prenait pour ces ingrats-là. Comme quoi il est doublement ingrat de jouer un rôle ingrat. Après L’Enfer de Claude Chabrol, certains m’ont fait sentir qu’ils me prenaient pour un psychopathe. Après Une Affaire de femme, avec Chabrol là aussi, j’ai senti que j’étais vu comme un salopard. J’ai beaucoup cherché ces rôles parce que je pense qu’ils proposent la meilleure formation. J’ai presque envie de dire que j’ai retardé le succès au maximum, retardé les rôles de héros au maximum.

- Vous offrait-on ces rôles-là aussi? - Il y en avait. Mais je ne les trouvais pâles, donc je les refusais. Je me souviens avoir refusé le rôle tenu par Gérard Lanvin dans Marche à l’ombre de Michel Blanc, film commercial qui a cassé la baraque. Je disais: «Je ne peux pas le faire, je ne suis pas dans cette humeur-là.» Comme je venais du théâtre et que j’avais joué Molière, Marivaux, Tchekov, les scénarios commerciaux me tombaient des mains. Je trouvais qu’il n’y avait rien à jouer. Alors je choisissais plutôt les rôles d’ordures... Vous savez, c’est très difficile de jouer les ordures. Je le referais, même si ça m’a fait souffrir. Et, encore un fois, ça a retardé d’autant le moment où l’on s’est mis à me confier des rôles de héros. C’est Guillaume Canet, avec Ne le dis à personne en 2007, qui, pratiquement le premier, a osé miser sur moi pour le rôle d’un type sympatique, généreux, aimant au-delà de la raison. Il y avait un peu de ça dans Force majeure vingt ans plus tôt, mais Canet était déjà très populaire. Son projet de film générait un engouement avant même qu’il soit tourné. Mon avantage, aujourd’hui, c’est que cette longue naissance m’a offert une formation très solide. Les vieux acteurs que je croise savent que j’ai un sacré métier. Comme eux, comme les bons, oserais-je dire prétentieusement. Ma formule, c’est donc beaucoup de métier tout en résistant à la tentation du savoir-faire.

- Pour beaucoup de critiques, au moment de «Ne le dis à personne», vous sortiez d’un passage à vide qui durait depuis une dizaine d’année. Ont-ils raison? - Ce n’était pas vraiment un passage à vide. Je vois ma carrière plutôt comme une montagne russe. J’ai eu mon premier rôle au cinéma à 24 ans. A cet âge-là, je n’avais pas du tout le sens du marketing. Je ne comprenais pas encore que, pour avoir les meilleurs rôles, il fallait être tout en haut: naïvement, je pensais que les plus beaux rôles étaient pour les meilleurs. Quand j’ai compris qu’en fait il fallait devenir le plus connu possible au lieu de chercher à être le meilleur acteur, j’avais malheureusement un autre désir: l’envie de vivre plutôt que de faire mon métier. Ça a toujours été un peu le cas d’ailleurs: pour moi, la vie compte plus que le cinéma.

- Vous avez souvent dit qu’une de vos grandes satisfactions, c’est d’avoir eu des actrices formidables comme partenaires, d’Isabelle Huppert à Karin Viard. Des actrices plutôt que des acteurs? - Jouer avec un homme, c’est supplémentaire. Jouer avec une femme, c’est complémentaire. Une femme est vraiment un secret pour un homme, alors qu’un homme n’est jamais qu’un frère. Il faut dire que j’ai été élevé par des hommes. J’ai grandi avec mon père et mon frère. Les hommes, je les connais par cœur. Leur suffisance, leur orgueil, leur prétention, leur frime, je connais par cœur. J’ai même essayé de prendre le contrepied. Je suis devenu assez féminin. Je n’avais pas envie d’une virilité en papier. La panoplie du viril, je déteste ça. Par contre, en face des femmes, je me sens très viril: face à elles, je sens bien la nécessité d’être complémentaire. Finalement le plus fragile des deux, c’est peut-être elle. Parfois, ce n’est que physiquement. Parfois, c’est davantage. Karin Viard, avec laquelle j’ai tourné plusieurs fois, est une actrice très troublante parce qu’elle est à la fois très fragile et très puissante. Vous avez l’impression de devoir la tenir dans votre main et, d’un autre côté, elle s’envole en vous laissant sur place.

- Dans les années 80, à vos débuts, la critique vous décrivait souvent comme un petit bonhomme lunaire. Vous en souvenez-vous? - Pas vraiment. Mais il y a cette histoire autour de ma soi-disant petite taille. Peut-être que ça vient du fait qu’on m’ait souvent comparé, physiquement, à Dustin Hoffman. Parce que je mesure quand même 1m75. Il y a que j’ai les épaules en dedans. Les gens qui sortent les poumons donnent l’impression qu’ils gagnent 10 centimètres. Ce n’est pas mon cas. Je suis un asthmatique. Je n’ai pas de cage thoracique. Ça me fait perdre 10 centimètres. Cette impression sur ma petitesse vient aussi, je crois, du fait que j’ai des emplois de valet de comédie. Les valets de comédie, par définition, ce sont des gens comme José Garcia, Daniel Auteuil ou moi. On joue Arlequin ou Scapin. Pas le prince qui lui est grand. Il fut un temps, au cinéma, où le rôle principal était exclusivement celui du prince. Puis le prince a été détrôné par les valets de comédie: Al Pacino, Dustin Hoffman ou même Gérard Depardieu qui est un Sganarelle davantage qu’un Don Juan.

- Etre valet de comédie, c’est presque une philosophie? - Peut-être bien. C’est vrai que personne ne m’impressionne parce que je me suis toujours senti légitime dans ce métier. Un acteur, c’est aussi un caractère. Et il est vrai aussi que je ne suis pas du genre à m’entendre avec tout le monde. Un acteur n’est pas un consensus mou. Je ne suis pas non plus un représentant de commerce. Je viens du commerce et j’ai tout fait pour le fuir. Le metteur en scène n’est pas un client pour moi. Ce n’est pas un roi non plus. Je vois les choses en termes de collaboration. C’est le chef, OK, mais je ne suis pas pour autant à la plonge. Et en plus je veux qu’on respecte ceux qui sont à la plonge. Je demande beaucoup de choses à un metteur en scène, mais d’abord il me faut un homme. Je ne veux pas d’un petit fils de famille gâté et prétentieux, parce que ça peut très mal se passer. Enfin, quand je dis très mal, ça signifie que je ne me prive pas de dire ce que je pense. J’ai entendu des acteurs dire que, dans ce métier, il faut dire merci. Moi je pense plutôt que, dans ce métier, il faut faire son boulot.

- Le boulot, pour vous, est-ce que ça n’est pas, pour une grande part, supprimer un maximum de dialogues du scénario, avant le tournage? - C’est vrai que j’aime bien faire ça. Pour moi, parler est le dernier recours. Le drame des acteurs débutants, souvent, c’est qu’ils pensent que tout est dans le dialogue. Alors que le dialogue intervient quand on ne peut plus préciser sa pensée, sa posture, son humeur ou même la situation. Un type qui est en retard chez le médecin, il n’a qu’à arriver et souffler. Il légitime ainsi son retard, ainsi que le fait qu’il a couru. S’il arrive à l’aise et en disant «Excusez-moi, j’ai couru», ça ne marche pas. Pourquoi dit-il excusez-moi j’ai couru? Il ferait mieux de se taire et être essoufflé. J’ai un goût passionné pour essayer de réfléchir ainsi à mon métier d’interprète. Evidemment, plus le scénario est mauvais, plus il y a de boulot. Ma chance, c’est que les scénarios qu’on me propose sont meilleurs d’année en année. Aujourd’hui, je ne soumets que quelques notes avant le tournage. Mais il fut un temps où je devais me battre comme un beau diable. Et on me répondait: «Tu diras ce qui est écrit!» Et là ça commençait à chauffer.

- Y a-t-il des moments où vous avez quand même douté au point peut-être de changer de métier? - Des doutes, bien sûr que j’en ai eu. Mais je n’ai jamais songé à arrêter. Je vous le répète: je savais que c’était ma voie et je savais que je réussirais. J’ai suivi ce rêve. Vous savez, la chose la plus délicate que j’ai eu à gérer n’avait rien à voir avec mon métier. Non: il s’agissait de gérer le fait que j’allais être, dans ma famille, celui qui a réussi. Ça peut paraître curieux. Mais j’y pensais encore hier. Ça a vraiment été très dur...

- Rien ne vous oblige à en dire trop sur votre vie privée... - Ce n’est pas trop privé. Parce qu’on peut facilement le généraliser. Beaucoup de familles vivent ça. Il y a celui qui devient médecin et celui qui rate ses études, par exemple. Alors, évidemment, cette histoire de célébrité exacerbe tout ça. D’un seul coup, les voisins ne parlent que de François. «Ah, Monsieur Cluzet! Mais vous êtes le père de l’acteur? Ou le frère de l’acteur?» Jamais: «Comment vont vos fils?» Quand on a vécu des enfances laborieuses, difficiles, sans affection, délicates disons – et on n’est pas les seuls parce que je crois qu’il n’y a malheureusement pas beaucoup d’enfances heureuses -, on se dit: «Pourquoi moi?» Pourquoi moi? Et qu’est-ce que j’en fais? Celui qui n’a pas réussi croit toujours que celui qui a réussi a la position confortable. Alors que ce n’est pas vrai. Dans l’échec aussi, il y a un certain confort. Ou en tout cas dans la non réussite.

- Est-ce une forme de culpabilité? - Voilà. Une culpabilité. Elle n’existe pas face aux autres, parce que face aux autres je parviens à me dire que, après tout, j’ai un bon physique, je suis passionné, j’ai du coeur, je suis sincère et tout justifie que je fasse ce que je rêvais de faire et que je réussisse. C’est là une confiance en moi et une audace que j’ai toujours eues. Cette audace est l’une des choses positives que j’ai retenues de mon éducation. Car tout n’est pas à jeter dans une éducation comme la mienne. Par contre, beaucoup plus personnellement, quand c’est vous qui réussissez à tous points de vue, quand c’est vous qui avez un bon salaire, quand c’est vous dont on parle et qu’on admire, c’est, face à ceux que vous avez laissé, beaucoup plus délicat. Il faut un peu de poids pour accepter. Et le poids, ce sont les années qui le donnent. Pour ne plus se dire: tout aurait été beaucoup plus facile s’il n’y avait pas eu ce rêve. C’est dur à vivre pendant l’adolescence. Et même au-delà, tant qu’on se rêve une densité que les années ne nous ont pas encore donnée. Au fond, je crois qu’on reste longtemps des enfants grandis. Alors qu’on se voit adultes.

- Vous souvenez-vous avoir déclaré un jour: «La plus grosse bêtise que j’aie faite, ça a été de me rendre compte trop tard que j’étais aimé. Il faut être à l’heure: quand on est aimé, il faut le savoir»? - Oui. Je le pense toujours. Mon problème, c’est que je n’ai jamais cru que j’étais aimé. Ni aimé, ni désiré. Donc, bonjour le psy. En même temps, les psys ne sont pas fait pour les chiens et j’étais bien content qu’ils existent pour me sortir de là... (Silence.) Ma vérité, c’est que, quand j’étais petit, ma mère disait en riant, avec sa spontanéité: «Oh, toi, je ne voulais pas t’avoir! Je ne voulais pas de toi!» Comme si elle racontait une histoire drôle et anecdotique. Sauf que le petit François, il se répétait dans sa tête, en boucle: «Ma maman ne voulait pas de moi. Elle passe son temps à dire qu’elle ne voulait pas de moi.» Et en grandissant, on se dit: «Et merde! Moi, je voudrai chacun de mes enfants! Et je leur dirai que je suis tellement heureux de les avoir eu! Et je les couvrirai d’affection!» Je suis devenu quatre fois papa...

- Vous vous êtes décrit un jour comme un bagarreur comique, parce que vous n’aviez jamais tapé personne. Ce n’est toujours pas le cas? - Toujours pas. Par contre, je me suis pris un nombre incommensurable de poings dans la gueule. Parce que j’ai toujours eu le sens de la provocation et qu’il y a toujours des choses qui me choquent et qui m’énervent. Je suis assez révolté contre certains consensus, mensonges, injustices, clichés, embourgeoisements, idées reçues. J’en veux particulièrement aux gens qui sont contre les minorités. Ils me rendent brutal. Je peux devenir très violent verbalement.

- Ça s’est assez peu exprimé sur le terrain politique. Parce que vous estimez que ce n’est pas le rôle des comédiens? - J’ai eu une conscience politique très tôt. Mais j’ai aussi compris très vite que la meilleure chose que les artistes puissent faire, c’est être dans le contrepouvoir. On n’a donc pas vraiment besoin de savoir si on est de droite ou de gauche. L’important pour moi, c’est d’être du côté des minorités sans exception et du côté de la contradiction de tout gouvernement qui fait une erreur. Si François Fillon fait une erreur, sur les sans-papiers par exemple, il faut rejoindre les minorités pour dire: «Nous ne sommes pas d’accord.» Mais, en même temps, il fallait dire à Mitterrand: «Etes-vous certain que Bernard Tapie en ministre de la ville, c’est une bonne idée? Etes-vous sûr qu’il est l’exemple qu’il faut donner aux jeunes des cités? Etes-vous sûr qu’il est intelligent de ne rien vouloir dire sur votre passé à Vichy? Etc.» Quand j’ai vu tous mes collègues qui militaient pour un deuxième septennat de Mitterrand, je leur ai dit: «Vous êtes vraiment des opportunistes! Il n’a pas besoin de vous. Vous l’utilisez pour faire parler de vous. Et, sérieusement, est-ce que vous êtes satisfaits de son premier septennat?» La profession était tellement acquise à sa cause que j’ai dû refuser d’être inscrit d’office dans son comité de soutien. Je le regrette parce que je comprenais que tout le monde le prenne, à juste titre, comme un collègue artiste, un écrivain. Tout le contraire de Chirac. Et surtout de Sarkozy qui est tout sauf un artiste. Ce qui est terrible: il me paraît indispensable d’avoir un président cultivé. Or, aujourd’hui en France, nous avons un président totalement inculte.

- D’où vient cette volonté profonde d’éviter d’être d’accord avec la majorité? - Regardez ce que je suis devenu. Je suis un gros bourgeois. J’habite dans un bel arrondissement de Paris. J’ai un magnifique appartement. J’ai quatre enfants. Je suis valide. Je vis dans un pays en paix. J’ai un bon physique, moderne, actuel, sympathique. Du coup, je pourrais tout le temps dire: «Nous, force vive!» Sauf que je pense depuis toujours comme si j’étais une grosse dame noire lesbienne. Je me sens dans la minorité des humiliés. Ce n’est vraiment pas une posture pour me rendre intéressant. Même si j’aime bien l’idée de faire chier le bourgeois.

- Ce qui rend compliqué le fait d’être ce bourgeois nommé François Cluzet? - Un peu. Mais ce qui est agréable, c’est d’avoir réalisé son rêve: être un acteur de premier plan aujourd’hui. Ça ne durera peut-être pas parce que rien ne dure. Mais après avoir beaucoup hésité – est-ce que j’allais accepter de réussir? -, après avoir psychanalysé tous les atermoiements de mon enfance, après avoir plongé dans tous les excès d’alcool et de dope pour arriver à me sentir libre, je crois que le temps est venu de goûter un peu à mon rêve devenu réalité. J’aurais bien voulu être celui que je suis aujourd’hui bien avant, mais on ne fait pas dans la compression. Il n’y a que César pour ça. Ce métier m’a tout donné. Je dois tout aux gens. Je n’ai pas envie de les décevoir. Je n’ai pas besoin d’être un grand artiste. Simplement un artiste. J’ai tout à prouver. J’ai tout à donner. La seule chose, c’est que je n’aime plus trop dire mon nom. François Cluzet. Parce que je me méfie beaucoup du narcissisme. Ce nom, finalement, il appartient davantage aux autres qu’à moi. Quand je parle de moi, je dis Cluzon, Cluzman, Bibi, ma pomme. L’autre jour, mon fils de 9 ans me disait: «Mais papa, tu devrais être fier d’être François Cluzet.» Je lui ai répondu: «Oui, on devrait tous être fier d’exister.» Et lui: «Oui mais toi, t’es un grand acteur, t’es connu.» En fait, une de mes fiertés, c’est qu’à la maison, on ne regarde pas mes films. On ne dit pas non plus qu’on est célèbres. On essaie de jouer un peu profil bas. Ça me paraît essentiel pour ce qui m’intéresse au premier chef: le combat contre mon ignorance. Une phrase du sculpteur Bourdelle m’a accompagné: «C’est bien d’être, mais l’important c’est de devenir.» L’idée de continuer à s’enrichir implique une certaine humilité. Je ne voulais pas uniquement devenir célèbre. Parce que Mesrine, les politiques, les assassins sont célèbres. Je voulais plutôt essayer de rendre la chance. Parce que je pense intimement, et c’est une histoire de foi, que la chance est un boomerang: quand vous la recevez, il faut la relancer. Si vous la relancez, elle revient. Si vous ne la relancez pas, elle meurt dans vos mains.

- Vous n’aimez pas vous revoir dans les films. Vous avez de la peine à prononcer votre nom. Que provoquent les photographies tirées de films que vous interprétez? - J’y vois des personnages plutôt que moi. Souvent, ce sont de bonnes photos puisque, pour une part, je les choisis moi-même. Elle évoquent des souvenirs. Ça fait toujours un drôle d’effet de se voir rajeuni. Je supporte davantage de me voir depuis Janis et John en 2003. Certainement pas parce que c’était ma dernière collaboration avec Marie [Trintignant] la mère de mon grand fils qui aura 18 ans cette année. Non: j’avais surtout arrêté de boire. Parce que j’avais bu. Et très excessivement. J’ai toujours fait ce métier en dilettante et – j’aurais pu vous le dire plus tôt, mais je n’en suis pas très fier –, à un moment donné, je me suis rendu compte que cet amateurisme ne suffirait pas. C’est il y a huit ans exactement. Je me repose depuis trop longtemps sur un peu trop d’orgueil. Or, je ne peux plus continuer à croire que je peux faire ce métier en dilettante et que ça va marcher. Je décide donc de faire un sacrifice supplémentaire: arrêter de picoler. Je le conçois d’emblée comme un sacrifice qui va aller dans le sens de ma santé et de ma paix. Je me lance un pari, en fait: «OK, je me mets à la flotte, mais il faut que ça rapporte.» La condition unique, c’est que je réalise mon rêve. La vie m’est trop difficile et je refuse de me mettre à l’eau si on ne me l’échange pas avec quelque chose. Je change donc de vie du tout au tout. Non sans mal: pendant un an et demi, je subis des moments de perte d’identité intenses. Je me protège en faisant très attention aux rôles que je choisis. Et c’est là que Janis et John arrive. D’ailleurs, je me sens soudain, et pour la première fois, sur tous les coups de tous les bons plans. Je ne les ravis pas toujours, mais je ne les loupe plus. J’acquiers soudain une acuité qui me permet de comprendre les implications de chaque projet. Je parviens enfin à mettre à profit toute l’expérience que j’ai acquise. J’ouvre les yeux. Suit Quatre étoiles de Christian Vincent. Un rôle secondaire. Mais je le déploie comme jamais auparavant. Grâce aussi à mes partenaires, Isabelle Carré et José Garcia, et à l’accueil qu’eux et le metteur en scène me réservent. Je saisis ce rôle, je le déploie, je rajoute des choses dessus, j’invente sa timidité qui n’est pas dans le scénario et cet personnage d’ancien pilote de Formule 1 trouve un écho incroyable en moi. Il me touche. Olivier Delbosc, le producteur, avait dit: «Il faut proposer ce rôle à Cluzet, il adore la Formule 1.» Je lui ai confié plus tard que ce que j’adore surtout dans ce personnage, c’est que j’adorais la Formule 1 quand j’étais môme. Et je me retrouve dans ce film comme si c’était le môme, le petit Cluzet, qui était devenu pilote de Formule 1, et que, dix ans plus tard, il se retrouve seul. Même cette solitude me touche. Elle me permet de rajouter des émotions qui sont les miennes: mon envie de m’exprimer, ma douleur, mon besoin de me sentir davantage du côté des Indiens que du côté des cowboys. Et le personnage prend une épaisseur inattendue. Par chance, Quatre étoiles marche un peu, j’ai toute la critique pour moi et je reçois alors beaucoup de propositions. C’est là qu’arrive Ne le dis à personne et tout explose. Inutile de dire que je n’ai plus bu une goutte d’alcool depuis huit ans.

- Est-ce grâce à l’eau aussi que vous vous sentez à présent en mesure concrétiser un autre de vos rêves très anciens, celui de passer à la réalisation avec un scénario écrit par vous-même, La Femme trophée? - C’est vrai que j’ai toujours eu envie de réaliser. Quand j’étais figurant, je me disais: «Quand je serai célèbre, je pourrai faire de la mise en scène.» Je m’ennuyais sur les plateaux et je trompais cet ennui sur le plateau en cherchant à savoir ce que fait la script ou le machino. Je tournais autour de l’équipe. J’essayais de comprendre comment concevoir un travelling et quelle utilité lui donner.

- Pourquoi avoir attendu si longtemps? - Parce que je voulais qu’on me produise. Je souhaitais éviter les interminables démarches auxquelles un metteur en scène doit se plier. Ça aurait signifié que j’étais un acteur raté et je n’aurais pas inspiré confiance. Il fallait d’abord que je sois reconnu. Il m’a fallu trente-cinq ans. Le déclic a eu lieu sur Janis et John. Je me suis adressé au producteur, qui était là aussi Olivier Delbosc, pour émettre deux ou trois critiques. Au bout d’un moment, il m’a dit: «Tu devrais faire de la mise en scène.» J’ai dit: «Ben, j’ai toujours rêvé d’en faire.» Et il m’a répondu: «Je te produis.» Dès lors, j’ai notamment perdu un temps fou pour imaginer un scénario dont je n’aurais pas à rougir. Hors de question de mettre en scène et jouer une partition qui ne tient pas la route. Tout célèbre que je suis, on ne me laisserait jamais en refaire un autre. J’ai ressorti des notes que j’avais depuis vingt ans et ça fait maintenant quatre ans que je planche avec un de mes amis scénaristes, Gábor Rassov, le type qui a écrit en partie Janis et John.

- Ça s’appelle toujours La Femme trophée? - Oui.

- C’est autobiographique? - Non! Pour une part, ce titre m’amène à m’adresser aux femmes. J’ai envie de leur confirmer que la beauté n’est pas forcément en couverture des magazines. C’est assez délicat parce que j’essaie d’écrire là une comédie qui se moque un peu d’une fille de couverture, très narcissique, un peu fasciste même dans son côté «moi, je suis bien née». Mon personnage va vouloir avoir une femme trophée. Et il s’y prendra comme un salaud. Le ridicule sera donc des deux côtés. J’adore l’idée de m’écrire un personnage aussi pourri, menteur et manipulateur.