A la fin de la guerre, les Alliés trouvèrent la collection de tableaux d'Adolf Hitler dans une grotte des montagnes autrichiennes. Rendue à l'Allemagne en 1949, elle a traîné dans les locaux de la douane de Munich avant d'être livrée au public à l'occasion de l'accession de Weimar au rang de capitale culturelle européenne. Le propos des organisateurs, savamment développé dans le livre qui accompagne cette exposition et son pendant, L'Art de la DDR, est clair: il s'agit, par la confrontation muette de ces deux formes d'art dit «populaire» de montrer que les régimes totalitaires engendrent des attitudes esthétiques comparables quels que soient leurs présupposés idéologiques.

L'exposition des œuvres acquises par Hitler et ses collaborateurs se tient dans une grande halle aveugle, partie d'un bâtiment monumental dont la proche défaite en 1944 interrompit la construction. Elle devait servir aux rassemblements populaires. Terminée finalement en 1968, vide depuis bientôt dix ans, elle offre un cadre aride au déploiement de kitsch que dessinent les 120 toiles choisies parmi des centaines amassées, souvent à prix d'or, par le Führer et ses amis.

Le parcours est à la fois comique et accablant. Regroupés par thèmes, les tableaux montrent quelle image idéale de la beauté, de la société et des goûts du peuple se faisaient les dirigeants nazis. Pour Hitler, l'art devait témoigner d'un savoir-faire impeccable, être détaché des contingences historiques et donner du monde une image de beauté innocente. Mais dès l'entrée, le visiteur se trouve nez à nez avec des portraits de noble méprisant, de comédienne lascive dans sa loge, de grande bourgeoise caressant ses enfants dans un cadre dont la richesse décadente est en contradiction avec le discours socialiste officiel mais reflète bien les aspirations du collectionneur.

A ces mondanités succèdent des scènes mythologiques ou historiques qui exaltent la guerre tout en la plaçant dans un passé irréel inspiré des maîtres de la Renaissance. Puis des nus, encore, mais sans alibi politique, de nombreux paysages dont la proportion a été réduite pour éviter au visiteur un ennui trop pesant alors qu'ils forment l'essentiel de la collection. Des cerfs en rut, des chiens fidèles, des familles nombreuses autour de la table de ferme, d'accortes moissonneuses et quelques rares mais honnêtes ouvriers complètent ce parcours des poncifs de la représentation idéalisée d'un monde sans conflits, sans massacres, sans aucune allusion aux théories et aux pratiques du nazisme.

L'art ne saurait se salir à ces contingences. De même, on chercherait en vain la moindre distance critique dans les très intéressantes photographies de Ella Beyer-Held qui complètent l'exposition. Des images, techniquement excellentes, de défilés populaires ou officiels, de fêtes et de manifestations. Là non plus, pas la moindre allusion aux persécutions. «Que ça parle au peuple», voilà l'unique ambition de Hitler, qui prêtait aux Allemands ses critères esthétiques de peintre raté, imprégnés des vieilles formes anecdotiques, commerciales, sentimentales et égrillardes héritées du XIXe siècle.

Le mépris de l'élite intellectuelle pour ce kitsch ne fit que conforter Hitler dans ses goûts. De 1937 à 1944, il offrit donc à la population des expositions énormes pendant que l'art exigeant, novateur et critique était censuré et détruit, stigmatisé comme entartete Kunst.

«Die Kunst dem Volke – erworben: Adolf Hitler» et «Offiziell-inoffiziell: die Kunst der DDR», Halle polyvalente, Weimar, jusqu'au 9 novembre.