Un bastion pour la photographie à Zurich

Images 1500 m2 d’un immeuble sont temporairement dédiés à des expositions,de Paolo Pellegrinà Sylvain Muller

Ouverture jeudi, pour huit mois

C’est un projet un peu fou. Un temple de la photographie ouvre au cœur de Zurich, à quelques encablures de la Paradeplatz. Photobastei, sept étages entièrement dédiés à l’image, pour huit mois seulement. «UBS a vendu l’immeuble à un milliardaire allemand, qui en fera des bureaux de luxe. En attendant, il préférait nous les louer à bon prix plutôt que de dépenser beaucoup en sécurité pour éviter un squat», explique Romano Zerbini, heureux nouveau maître des lieux.

Dès jeudi et jusqu’à fin août, le plus ancien gratte-ciel de la cité, bâti en 1955, accueillera donc des expositions temporaires, de 4 à 400 m2 chacune. L’affaire a été bouclée en quelques mois; Romano Zerbini, dont la galerie zurichoise Photogarage va bientôt fermer ses portes à cause d’un projet immobilier – décidément –, a été contacté en juillet dernier pour une proposition ferme en octobre et une signature en novembre. Le passionné a eu quelques semaines pour activer un réseau qu’il a heureusement bien fourni; Romano Zerbini organise le Swiss Photo Award depuis seize ans. C’est d’ailleurs cette équipe, légèrement renforcée, qui œuvre au bon fonctionnement de Photobastei .

Pour le reste, le curateur cherche encore quelques partenaires privés, tels que les grandes marques d’appareils photo, et espère retrouver les deniers investis personnellement à la fin de l’aventure. Il mise beaucoup sur le bar du rez-de-chaussée, qui accueillera les visiteurs pendant les heures d’expositions, mais également le soir. Béton turquoise, sofas moelleux et statues ethno, l’endroit hébergera des projections et discussions avec des photographes. Ses grandes vitres donnent sur le canal du Schanzengraben, créé à l’époque où une forteresse se trouvait là. C’est que «bastei» renvoie à «bastion». «Ce nom est un clin d’œil à l’histoire, mais également à la place financière qui nous entoure; la photographie véhicule d’autres valeurs», note Romano Zerbini.

Les deux étages supérieurs seront toujours consacrés à une grande exposition, payante (de 10 à 15 francs). Le grand reporter Paolo Pellegrin, membre de l’agence Magnum, ouvre le bal pour deux mois. Suivront Henry Leutwyler et son portrait en creux de Michael Jackson, puis René Groebli.

As I Was Dying, déjà montrée en Allemagne et en France, présente 83 clichés du photographe italien réalisés sur le front des malheurs du monde. Guerre du Kosovo ou du Proche-Orient, tremblement de terre en Haïti ou tsunami en Indonésie, soulèvements égyptiens et émigrés fuyant la Libye. Mêlant des reflets et des flous à des regards d’une impressionnante franchise, les images de Pellegrin dégagent une force incroyable. «L’homme à la machette», au Liberia, semble prêt à fondre sur quiconque barrera sa route, et le public frissonne. «Pellegrin, c’est un statement pour une certaine photographie qui cherche et qui dérange, souligne Zerbini. J’aime son regard à la fois intime et humaniste, avec les victimes comme avec les agresseurs, sans jamais s’adonner au voyeurisme. C’est une photographie documentaire, mais aussi subjective, émotionnelle et qui nous plonge dans un univers.»

Plus haut, cinq étages sont réservés à des expositions de moindre importance. L’accès est libre mais les espaces sont loués – 5 francs le m2 par jour, pour 11 jours minimum. L’objectif, ici, est de donner une visibilité aux talents locaux, éditeurs, agences et autres écoles. L’ECAL et la Zürcher Hochschule ont été approchées pour une confrontation intra-muros dans les mois à venir. «A la tête de ma galerie, j’ai constaté que nombre de photographes professionnels n’exposent pas, faute de temps mais également de lieu adéquat. Pour une ville d’une telle importance, financière en tout cas, il n’existe pas grand-chose à Zurich, alors même que la production suisse est parmi les meilleures du monde», regrette Romano Zerbini.

Pour l’heure, trois étages de 200 m2 chacun sont occupés, presque exclusivement par des artistes alémaniques. Citons Sylvain Muller et son travail très plasticien sur les bêtes de ferme et la nourriture – magnifique entrelacs de saucisses. Lucas Zanier et ses lieux de pouvoirs – assemblées de l’ONU, du PCF ou de la FIFA. Andrea Jaeger et ses illusions optiques – quand la fin d’un film argentique se confond en cime des arbres sous un ciel blanc. Ou encore la série de Livio Patti, comme si Martin Parr avait investi le domaine des relations hommes-animaux – ah! ces dames en fourrure gardées par un chien de race au regard méprisant et au pelage soyeux comme un manteau.

Les espaces, 1500 m2 en tout, sont délimités par des murs blancs – 18 tonnes de bois aggloméré ont été apportées sur les lieux. Le sol a été rendu à son état brut, comme les plafonds, tendus de tuyaux et de câbles en tout genre. Pour exposer, il ne suffit pas de payer. Un jury évalue la qualité des images et la cohérence du projet d’exposition. Zerbini veut la crème de la photographie, autant qu’un tournus régulier. Chaque jeudi, entre 4 et 10 nouvelles expositions devraient être vernies, pour une moyenne de 15 à 25 en permanence.

«C’est un nouveau format pour la photographie, ni musée, ni galerie. Si cela réussit, le concept pourrait être repris ailleurs. Il y a beaucoup de lieux à occuper en attendant des transformations», avance Romano Zerbini. Enormément investi dans le projet, il ne ressent aucune frustration quant à sa durée limitée. «Je sais qu’il y a un marché pour exposer une photographie de haute qualité à Zurich, mais je ne connais pas la taille du réseau et donc sa viabilité sur le long terme. Je ne voudrais pas devoir brader la qualité au bout d’un moment, admet l’organisateur. En outre, le côté temporaire amène une énergie et un esprit particulier, c’est très stimulant. Beaucoup veulent participer.» Et de citer la camera obscura installée pour huit mois, permettant des portraits d’une immense finesse – à 2500 francs. Ou encore un marché aux puces de livres de photographies prévu pour cet été, le long du canal.

Photobastei , du 16 janvier au 29 août, Bärengasse 29, Zurich, ma-di de 12 à 21h. www.photobastei.ch

«Le côté temporaire amène une énergie et un esprit particuliers. C’est stimulant»