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/Librairies du monde (6/8)

Un bazar de lettres persanes

La seule librairie francophone de Téhéran, ouverte sur rendez-vous depuis que Monsieur Afshar prend l’air à la montagne, recèle les trésors des familles riches et lettrées de l’Iran d’hier. Par Serge Michel

Le plus compliqué n’est pas de trouver la place Vanak. Tout le monde la connaît, à Téhéran, c’est même le terminal des taxis collectifs qui remontent en caravanes du sud de la ville. Là, il faut jauger la personne à qui l’on va demander la direction. Si elle est jeune et barbue, look révolution islamique, parlez de la rue du Shahid (martyr) Qhoddami, victime de la guerre contre l’Irak qui ne semble rien avoir laissé d’autre qu’une rue à son nom. Si la personne est âgée, d’allure bourgeoise, demandez plutôt la rue Bijan, son nom d’avant la révolution de 1979. Dans tous les cas, ce n’est pas loin. Il suffit de remonter cent mètres sur l’avenue Vali-Asr (anciennement Pahlavi) et c’est la première à gauche. Toujours à gauche, après un terrain vague, le bâtiment de brique jaune. Il y a d’abord un coiffeur qui, si vous engagez la conversation, vous apprendra qu’il eut jadis l’honneur de coiffer le shah en son palais ainsi que certains de ses illustres visiteurs, comme l’équipage entier de la mission Apollo 13. La vitrine suivante est occupée par une agence de taxis dont tous les chauffeurs sont des personnages hautement diplômés et recommandables. Ingénieurs, médecins, économistes ou anciens pilotes de l’armée impériale, ils arrondissent leurs fins de mois en voiturant les dames du quartier et leurs cargaisons de fleurs ou de pâtisseries. Et puis, enfin, il y a cette enseigne, en français: «Aux Livres Anciens». Le plus souvent, la librairie est fermée. Appelez le numéro indiqué sur la porte et vous tomberez sur un homme excessivement poli qui promet d’en parler à Monsieur ­Afshar, le libraire. Et lorsque ce dernier aura consenti à descendre des contreforts du mont Damavand, où l’on respire un air infiniment plus pur que dans la capitale, vous franchirez la porte de l’une des plus fascinantes collections du pays.

On ne trouve pas, Aux Livres ­Anciens, les derniers succès de l’édition française. Et surtout pas le dernier opus de l’auteur de ces lignes *, dont la censure iranienne a jugé la couverture «obscène» et le contenu «subversif». Monsieur ­Afshar, lui-même issu de la noblesse qadjar, la dynastie au pouvoir jusqu’en 1921, ne s’approvisionne pas chez les éditeurs parisiens mais dans les greniers des meilleures familles de Téhéran, à chaque fois qu’un patriarche cultivé ou sa délicieuse épouse s’en va au ciel.

Les plus beaux livres, les éditions originales reliées de cuir, le distingué Afshar les brocante à Paris, où il a longtemps tenu une autre librairie, rue Monsieur-le-Prince. Quant aux milliers d’autres, quels que soient les arrivages, il y aura Vers Ispahan, de Pierre Loti, et l Iran secret de Pierre Lyautey. Ils ont été réimprimés à Téhéran sur ordre du shah, sans payer les droits, avec une faïence persane en couverture. Plus rare mais aussi plus drôle, la biographie du shah par Gérard de Villiers, en 1975, qui fit preuve, ici, d’une incroyable cécité. Tout à son admiration pour Mohamad Reza Pahlavi, «trop intelligent et trop bien informé», l’auteur ne cite pas une seule fois le nom de Khomeiny et ne voit rien venir de sa chute.

Deux titres épuisés en Europe valent la peine de fouiller dans les rayons de Monsieur Afshar, encombrés de souvenirs de diplomates, de biographies de Tamerlan ou d’Abbas Mirza et de thèses publiées à compte d’auteur, comme La Politique européenne en Perse, par un autre Dr Afshar, présentée à l’Université de Lausanne en 1921. Je veux parler du guide Iran (1957) de la collection Petite Planète, hélas abandonnée par les Editions du Seuil, et surtout La Mort du Vazir-Mouktar, du romancier russe Iouri Tynianov, écrit au plus fort des purges staliniennes. C’est le destin flamboyant d’Alexandre Griboïedov (1795-1829), écrivain nommé ministre russe à Téhéran après ses péripéties dans le Caucase. Il sera égorgé par les marchands du bazar, avec les 43 membres de sa ­légation, parce qu’il avait donné refuge à deux Arméniennes échappées des harems impériaux.

Il est un auteur dont la disgrâce, en Occident, n’a d’égal que la profusion à Téhéran. Le comte Arthur de Gobineau. Tout est là: l’épouvantable Essai sur l’inégalité des ­races humaines (Editions Firmin-Didot, 1940!), les ouvrages savants sur le soufisme d’Asie centrale mais aussi les admirables Nouvelles asiatiques (Editions Perrin, 1913). A coup sûr le livre le plus pertinent, cruel et facétieux jamais écrit sur les Iraniens. Avertissement dans l’introduction: «Au nombre des non-valeurs que l’on doit aux moralistes, il n’en est pas de plus complète que cet axiome: «l’homme est partout le même». Précipitez-vous sur le quatrième chapitre, «La guerre des Turcomans», d’une verve incomparable, avant de savourer le précédent, «L’histoire de Gamber-Aly» et le dernier, «Les Amants de Kandahar», bouquet d’ironie et de pessimisme qui place Gobineau dans la famille de Morand, Stendhal, Mérimée et non dans celle des provocateurs racistes.

Dernier conseil, pour ceux qui ont de la place dans leurs bagages. Sur demande, Monsieur Afshar fera apparaître de sa cave les Voyage en Perse, d’Eugène Flandin (1840), trois immenses volumes de gravures splendides et de récits, pesant chacun une vingtaine de kilos. Il s’agit de l’édition fac-similé de 1976, «éditions impériales», d’excellente facture. L’édition originale, elle, s’est récemment vendue chez Christie’s pour 45 642 dollars.

* «Marche sur mes yeux, portrait de l’Iran aujourd’hui», Serge Michel avec le photographe Paolo Woods (Grasset, 2010).

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