Arts

Un beau livre pour résumer la carrière de JR

Le photographe publie une rétrospective de son œuvre faite de portraits anonymes, d'affichage plus ou moins sauvage et d'engagement

Le livre ressemble à une sorte de pavé gris, et ce n’est sans doute pas un hasard. Sur la tranche, deux paires d’yeux vous regardent. Sur le dos, une question: «L’Art peut-il changer le monde?». A 32 ans, JR publie chez Phaidon la première rétrospective – très illustrée – de son œuvre. Si les projets successifs sont connus, elle a le mérite de les replacer dans un contexte de création et de narrer leur genèse. JR, toujours avare d’une présence directe dans les médias, ne prend malheureusement pas la plume.

L’histoire commence en bande dessinée, sous le trait de Joseph Remnant, et par un (bon) coup du destin. L’adolescent graffeur trouve un appareil photographique sur le quai de la station Charles de Gaulle-Etoile, à Paris. Il a 17 ans, se met à photographier ses copains et à placarder leurs portraits en photocopies A4 sur les murs de la capitale, entourés d’un trait à la bombe noire. Tous les ingrédients de ses projets à venir sont là: visages d’anonymes représentant une communauté un peu à part, affichage, utilisation des murs de la ville comme une galerie à ciel ouvert et deux lettres pour signature. JR – Jean René selon l’encyclopédie en ligne Wikipedia – colle en plein jour et dans des lieux fréquentés, mais porte une veste réversible au cas où il lui faudrait filer. Lorsque les posters disparaissent, restent les cadres noirs, le paraphe et la mention «expo2rue».

Un premier grand collage étalé sur les murs de Clichy

En 2004, le garçon organise une exposition dans la cité des Bosquets. Sur les murs de Clichy s’étale le premier grand collage. Au premier plan, son ami Ladj Ly, un jeune Noir, semble pointer une arme sur celui qui le regarde. Approchez-vous, c’est une caméra. L’année suivante, le quartier s’embrase après la mort de trois gamins poursuivis par la police. Le grand collage est toujours là et les médias commencent à s’intéresser à son auteur. Lui retourne aux Bosquets, passe au 28 mm et tente de dresser le portrait d’une jeunesse caricaturée et méconnue. Le conflit israélo-palestinien revient en boucle dans les discussions et JR se rend compte que là aussi, les clichés font office de sentence. Il s’envole au Proche-Orient avec l’artiste Marco Berrebi en 2007. Ils y photographient des Palestiniens et Israéliens exerçant le même métier et apposent leurs visages riants et grimaçants sur le mur de sécurité. «Face to face» est un petit séisme dans la région; on ne distingue pas les Juifs des Arabes. Outre ce message limpide, JR exige de chaque participant la signature d’une lettre s’engageant pour la paix et la reconnaissance de deux Etats. L’exposition, joyeuse et réflexive, consacre l’artiste sur le plan international; elle passe par Genève, les Rencontres d’Arles ou la biennale de Venise.

Après la pacification du Proche-Orient, JR s’attaque au manque de visibilité des femmes dans l’espace public. Dans une favela de Rio de Janeiro ou sur les toits de Kibeira, l’un des plus grands bidonvilles d’Afrique, au Kenya, il colle des visages féminins et des regards qui disent la vie dure. Le support en bâche offre une protection contre la pluie. En Inde, au Cambodge, au Liberia, au Soudan ou sur un porte-conteneurs du Havre, il redonne une place aux victimes de la guerre, du déni ou de la violence des hommes. «Women are heroes», titre le Français. A la fin des années 2000, le projet «Wrinkles of the city», lui, s’attarde sur les vieux, témoins de l’histoire mouvementée du XXe siècle. A Carthagène, ils ont vu Franco attaquer la ville, à Cuba, ils se souviennent de l’arrivée de Castro au pouvoir, en Chine, ils ont subi la Révolution culturelle, etc.

La vente des œuvres de JR œuvres permet de financer les projets d’affichage plus ou moins sauvage.

2010, un tournant dans l’œuvre de l'«artiviste»

2010 marque un tournant dans l’œuvre de l’activiste urbain ou «artiviste»- comme il se décrit lui-même, qui s’approprie désormais des photographies d’archives. Au festival Images, à Vevey, il décore la ville de clichés glanés dans les collections du Musée de l’Elysée. Capa, Caron ou Man Ray s’emparent des bâtiments de la cité. Dans l’hôpital désaffecté d’Ellis Island, à New York, il colle des migrants grandeur nature sortis des albums de l’histoire. En 2011, JR reçoit le prix Ted et 100’000 dollars, succédant à Bono ou Bill Clinton; il lance le projet Inside Out, dont l’ambition est que chaque citoyen de monde puisse participer en envoyant sa trombine, qui sera imprimée avec une trame caractéristique et renvoyée par l’équipe de l’artiste pour être collée par le modèle. Des camions cabines sillonnent également le globe. En quatre ans, 250’000 personnes participant dans 120 pays, souvent pour défendre une cause. En 2014 ainsi, le portrait géant d’une fillette vivant dans une zone pakistanaise frappée par les drones est posé sur le sol, afin que le pilote imagine les conséquences de son acte avant de larguer un missile. «On me dit que je suis démago ou que je fais l’apologie du selfie. Mais le symbole n’est pas le même suivant l’endroit où tu te trouves. En Tunisie, des jeunes ont remplacé les photos de Ben Ali par leur portrait c’est un acte politique. En Russie, des gens sont allés en prison pour avoir collé leur portrait aux murs», a-t-il défendu dans Le Monde.

Chapeau et lunettes immuablement vissées sur le crâne, JR devient un artiste établi et couru dans les galeries. La vente de ses œuvres permet de financer les projets d’affichage plus ou moins sauvage. Les autorités françaises lui commandent une «couverture» de portraits pour recouvrir le Panthéon durant sa restauration en 2014. Des milliers d’anonyme sur le dôme du palais des grands hommes; un programme en soi. Puis c’est le Ballet de New York, où il réside, qui lui réclame une installation monumentale. JR créée un trompe l’œil gigantesque fait de danseurs se mouvant dans du papier. A partir de là, Peter Martins, maître des lieux, lui offre de créer une chorégraphie pour la troupe. «Les Bosquets» revient sur les émeutes de 2005 en banlieue parisienne et la boucle semble boucler.

Dernier projet en date, JR et la cinéaste Agnès Varda ont sillonné le Luberon cet été dans l’idée d’en faire un film. Pour cela, 58106 euros ont été récoltés sur kisskissbankbank, un appel aux dons qui a fait grincer quelques dents.

«JR: L’Art peut-il changer le monde?». Ed. Phaidon, 304 pages avec 500 illustrations.

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