Un beau somnambule lance le festival

Avignon En 1951, Gérard Philipe incarnait le prince de Hombourg au Palais des Papes et écrivait la légende des lieux

Xavier Gallais, lui, plonge en cavalier électrique dans la nuit de Heinrich von Kleist

Serait-ce un rêve? Le Festival d’Avignon, 68e acte, prend corps ce samedi soir et on en douterait presque. En préambule, interprètes et techniciens ont bien rappelé au gouvernement ce qu’ils estiment être son devoir (lire ci-dessous). Mais à présent, surgis des entrailles de la scène comme du ventre de la mère, cinq hommes nus comme au premier et au dernier jour se dressent dans la cour du Palais des Papes. Ils dansent, dirait-on, danse amniotique, autour d’un des leurs, pâte abandonnée aux mains qui le saisissent et l’habillent comme une poupée. Admirez-le, cet élu: il ne vous voit pas, il est ailleurs, merveilleusement ravi.

Dans ce tableau liminaire, imaginé par le metteur en scène italien Giorgio Barberio Corsetti, passe l’esprit du Prince de Hombourg, ce drame que Heinrich von Kleist achève au mois de juin 1811. L’auteur a alors 34 ans, il a été officier dans l’armée prussienne, il exhorte sa chère Prusse à se mobiliser contre Napoléon, tout en aspirant à une conquête plus essentielle: la volupté de l’absolu. Ce flottement est celui de son héros, incarné par le Français Xavier Gallais, qui donne au rôle un côté tête à claques, sublime et pathétique. L’intensité de ce beau spectacle tient à lui, beaucoup, à son agilité cavalière, une façon de se délester à vue du poids de la légende, puisqu’il est aussi question de ça, de ressusciter, dans les têtes, Gérard Philipe, torturé dans ce rôle comme on ne l’avait jamais vu, ici même en 1951. A ses côtés, une belle inconnue jouait les consolatrices: c’était Jeanne Moreau.

Mais qu’est-ce que Le Prince de Hombourg lu par Corsetti? Non pas la critique politique d’une junte militaire, comme chez les Allemands Matthias Langhoff et Manfred Karge, qui en 1984 démontent, dans une version mémorable, un système qu’ils abhorrent, porteur selon eux des bacilles du nazisme. Corsetti, lui, s’intéresse moins aux arêtes de l’histoire qu’au double-fond de l’individu. Sa fable est celle d’un somnambule, c’est-à-dire aussi d’une double vie. Xavier Gallais divague au vu de tous. Dans ses doigts, une couronne de lauriers. D’un escalier descendent l’Electeur de Brandebourg (Luc-Antoine Diquéro) qui tient les rênes de l’Etat, le comte de Hohenzollern (Clément Bresson), l’Electrice (Anne Alvaro) et la jeune princesse Nathalie (Eléonore Joncquez). Ils s’amusent du rêveur, lui chipent ses jolies feuilles, les vilains, c’est Nathalie qui les tient à présent. Le somnambule la poursuit, manque de trébucher, mais lui arrache un gant. Au réveil, il s’étonne de ce butin, ce don des anges: Nathalie sera le sien; Heinrich von Kleist aspirait à cette communion céleste, celle des âmes.

Mais la guerre contre les Suédois fait rage. Hombourg est chargé d’exécuter les plans de l’Electeur. Il n’obéit qu’à son inspiration, bafoue les ordres qu’il n’a pas écoutés et lance la cavalerie dans la mêlée. Au Palais des Papes, on voit ceci: Xavier Gallais chevauche un plateau de théâtre, dressé à la verticale; sur la muraille passe l’image géante et spectrale d’un cheval. Folie? Hombourg gagne la bataille. La faute est énorme pourtant: il a ridiculisé la loi et l’ordre.

Le dilemme de Kleist, celui d’un auteur patriote, s’écrit là: a-t-on le droit d’être soi, c’est-à-dire plus grand que soi, porté par ce qui nous échappe, et piétiner dans le même mouvement les intérêts de la patrie? Et si on se plie à la nécessité collective, peut-on s’accomplir comme sujet – désirant, rêvant, pensant? Hombourg est arrêté et condamné à mort. Xavier Gallais se jette aux pieds de l’Electrice (Anne Alvaro, noblesse froissée, merveilleuse de tenue) et tout son corps est un mouchoir: la prière d’un enfant perdu qui ne veut pas mourir. Stupeur: le glorieux est une loque. Stupeur encore, plus tard: il finit par accepter la condamnation de l’Electeur. Passion de l’expiation? Ou plutôt libération, échappée belle, enfin? Il réclame son exécution.

On imagine la tête des contemporains de Kleist, ses amis aristocrates, devant le spectacle de ce Hombourg versatile et ridicule. Dans une remarquable édition*, l’historien du théâtre Michel Corvin raconte comment la pièce est interdite en 1811. Le XIXe siècle germanique n’aime pas cette vision d’un soldat capricieux, malgré l’apothéose du drame qui paraît célébrer la réconciliation entre l’individu et sa communauté. Mais Kleist est ambigu jusqu’au bout. Visage bandé, prêt pour l’exécution, Xavier Gallais a ces mots devant un théâtre noir qu’on déplace sur des roulettes: «A présent, ô Immortalité, tu m’appartiens tout entière!/ Rayonnante à travers le bandeau de mes yeux,/ Tu m’apportes l’éclat de mille soleils! Il me pousse des ailes sur les deux épaules,/ Mon esprit s’envole à travers le silence de l’espace éthéré.» Mais il apprend sa grâce. Et il s’évanouit. Corsetti imagine ce dénouement: écho au prélude, Hombourg est saisi par un bouquet de mains autoritaires, attaché de tous les côtés à des ficelles. Il s’élève à présent, pantin maltraité à vue. Sujet châtré.

Kleist, lui, avait choisi son issue: le 21 novembre 1811, il se suicide avec son amie Henriette Vogel, malade, qui lui a demandé de faire ce terrible pas avec elle. Le 19 novembre, il écrivait à sa cousine, Marie, ceci: «Ah! ma félicité, je te l’assure, est totale. […] Elle [ma vie] s’achève pour moi par la plus magnifique et la plus voluptueuse de toutes les morts. […] Le tourbillon d’une félicité encore jamais éprouvée m’a emporté, et je ne puis nier que la tombe m’est plus douce que le lit de toutes les impératrices.» Hombourg est bien son fantôme.

Le Prince de Hombourg, Festival d’Avignon, Palais des Papes, du 8 au 13 juillet à 22h; rens. Festival-avignon.com; et 0033/490 14 14 14

* «Le Prince de Hombourg», Heinrich von Kleist, édition de Michel Corvin, Folio théâtre, 236 p.

Corsetti s’intéresse moins aux arêtes de l’histoire qu’au double-fond de l’individu