Quel tour de force, et quel défi sur trois jours! Au vu des contraintes imposées par le Conseil fédéral, c’est un miracle que l’association Arts et Lettres ait pu maintenir une intégrale des dix Sonates pour violon et piano de Beethoven le week-end dernier. Pour respecter le seuil limite de 50 personnes autorisées par manifestation publique, le violoniste Lorenzo Gatto et le pianiste Julien Libeer ont doublé leurs concerts. Ils ont donc joué deux fois – pour un total de six performances – les dix sonates en trois jours.

Espacement des chaises dans la grande Salle del Castillo, abonnés séparés en deux groupes distincts pour les programmes donnés et redonnés chaque jour à 16h30 et à 19h30. L’organisation logistique a considérablement mobilisé François Margot, directeur de la saison Arts et Lettres, et son équipe. Pour les musiciens, il fallait faire preuve d’endurance et, malgré leur appétit de jouer en période de disette, ils devaient s’assurer d’une certaine constance, sans fléchissement trop notoire.

Sans chichi

Ce pari, Lorenzo Gatto et Julien Libeer l’ont tenu. Salués par la presse internationale pour une intégrale au disque des sonates de Beethoven sous le label Alpha Classics, ils ont montré des qualités d’équilibre et d’écoute mutuelle tout au long des concerts. Au ton plus péremptoire de certains aînés, ils privilégient un discours très chantant, imprégné de lyrisme et de naturel. Pas de chichi, mais une volonté d’exposer la musique de la manière la plus organique possible.

A lire: Aviel Cahn: «Les mesures fédérales sont un cache-sexe»

On admire la sonorité rayonnante du violoniste, éclairant Beethoven à la lueur de Mozart dans les premières sonates. On relève par moments un excès de contrôle et de retenue, là où l’on voudrait plus de spontanéité. Julien Libeer est un pianiste formidablement accompli. Doté d’une solide technique, il développe un jeu dont le maître mot est fluidité. La sonorité est ronde et souple, les traits tour à tour soyeux et lumineux. Aucune dureté, y compris dans les éléments de contraste constitutifs du langage de Beethoven, avec des octaves toniques à la main gauche.

Elégance du jeu

Le souci du galbe du son l’emporte parfois sur l’émotion brute que requiert Beethoven. Dans le premier mouvement de la Sonate à Kreutzer, la partie de violon, malgré un certain allant, pourrait être plus sauvage et épique. On note aussi quelques scories passagères à mettre sur le compte de la fatigue (samedi soir à 19h30). Mais la beauté du son et l’élégance du jeu – des qualités également requises dans Beethoven, contrairement au cliché d’un compositeur enragé ­ – font merveille ailleurs, ponctuées d’envolées enchanteresses.

La sonate Le Printemps et la Sonate en ut mineur opus 30 numéro 2 – pour n’en citer que deux – comptent parmi les grandes réussites du week-end: lyrisme «cantabile» pour la première, concentration du jeu, tendu, ramassé, pour la seconde. Lorsque les deux musiciens laissent libre cours à leur fougue, ils atteignent un seuil supérieur d’inspiration. On savoure par ailleurs l’euphonie dans la Sonate en la majeur opus 30 numéro 1 et la dernière Sonate opus 96, plus décantée.

Public très attentif

Au fil des concerts, une certaine familiarité s’est instaurée entre les musiciens et les abonnés réguliers. On a senti une grande attention prêtée aux artistes dans le mouvement à variations au cœur de la Sonate à Kreutzer. Ici Beethoven se hisse à des sommets de spiritualité, l’archet planant dans l’hyper-aigu sur un faisceau de mélismes au piano. Ne manquait plus que l’entrain du finale, dansant, virevoltant, pour conquérir les mélomanes. Quelques pièces de Kreisler et le blues de la Sonate de Ravel – appelant un style plus «swinguant» – ­­ont complété une très belle épopée. Un baume en période de morosité pandémique.


La saison Arts et Lettres se poursuit le 17 novembre avec un concert d’Andreas Staier, pianoforte. Programme sous réserve de modification. Infos et détails sur le site de l’association.