Déjeuner avec Michael von Graffenried

Un Bernois exilé dans la jungle des immigrés

Habitant à Paris depuis vingt ans, en résidence à Londres pour six mois, le photographe provocateur porte un regard sévère sur la Suisse, mais garde de l’affection pour son canton et ses habitants

Bernois et Français. Issu d’une famille patricienne, «immigré» à Paris depuis vingt ans, insistant sur ce dernier statut. Lauréat 2010 du prestigieux Prix Erich Salomon décerné par la Société allemande de photographie qui consacre «l’un des photographes européens les plus indépendants et les plus engagés». Michael von Graffenried. A une semaine des élections dans son canton d’origine, quel regard porte-t-il sur Berne?

«Viens à Londres», lance-t-il en réponse à la sollicitation. «On ira dans le meilleur restaurant pakistanais.» Le Tayyabs, sur Withechapel Road que Jack l’Eventreur a rendu célèbre. A l’est de la ville, «dans la jungle des immigrés», raconte Michael von Graffenried. S’y sont succédé les huguenots, les Juifs polonais et, désormais, des immigrés bangladais, indiens, pakistanais, maghrébins.

«Je savais que tu viendrais», rigole Michael von Graffenried, l’œil toujours espiègle derrière ses petites lunettes rondes. Tout au plus, à 52 ans, sa chevelure est un peu moins hirsute.

Plutôt que de s’appesantir sur sa ville de Berne, il veut transmettre un message: à Londres où il est en résidence artistique pour six mois, jusqu’à fin mars, grâce à la Fondation Landis & Gyr, à Brick Lane où convergent les artistes, «on ne cache pas la migration». Pour s’ouvrir l’appétit, une balade sur son scooter vert pomme qu’il pilote en zigzaguant dans le trafic, comme à Paris. «Ce n’est pas recommandé ici, tout est organisé et strict. Je retrouve quelque chose de Berne.» Il s’arrête devant le minaret que les autorités de la ville ont fait ériger près d’une mosquée qui fut un temple, puis une synagogue. Un tube argenté d’une vingtaine de mètres de haut. «Ils l’ont fait passer pour une œuvre d’art, offerte par les investisseurs des immeubles voisins.» Lors de son montage, en fin d’année 2009, Michael von Graffenried a tourné un film, publié sur YouTube.

Au café pakistanais, 100% halal et ne servant pas l’alcool, les petites tables serrées se remplissent vite. Côte à côte, sans gêne, des musulmans et des Londoniens. Pas de touristes. Le Tayyabs est encastré dans l’East London mosquée, à côté de l’hôpital royal. Michael von Graffenried apprécie ce cadre. «J’élargis mon horizon. Après l’Algérie, le Soudan, Le Caire, me voici encore parmi les musulmans.»

Avant de porter le regard requis sur Berne, un mot sur l’actualité de Michael von Graffenried. Ce Prix Salomon qui consacre son œuvre, sa démarche, sa technique. Et l’exposition à venir, dès le 13 avril et pour deux mois à la Maison européenne de la photographie à Paris. Intitulée Outing. Où il présentera une rétrospective des images grand format de huit sujets traités depuis trente ans: l’Algérie en guerre civile, les politiciens suisses bâillant au Palais fédéral, le couple de drogués, les nudistes, l’Amérique profonde de NewBern en Caroline du Nord, Le Caire, le Soudan, le nord du Cameroun où sa mère fut ethnologue. «Les Français, qui m’appellent M. Toblerone, ironisant sur mon origine bernoise, m’assimilent au reportage sur l’Algérie. Cette expo dit qui je suis comme artiste. Mes clichés – panoramiques, volés dans la rue par un vieil appareil à film argentique qu’il porte sur la poitrine, ndlr – montrent la réalité qu’on ne veut pas voir.»

Tous les plats commandés arrivent en même temps. Les côtelettes d’agneau, les crevettes, le poulet, le riz, les sauces relevées. «Mange avec les mains», lance Michael von Graffenried. Prônant le tutoiement réciproque. «Avec la main droite, car la gauche, en pays musulman, est souillée lorsqu’on va à selle.» Alentour, c’est le brouhaha dans le restaurant bondé. Même face à face à moins d’un mètre, il faut crier.

Michael von Graffenried reprend: «Je triche en photographiant les gens sans le leur dire. Mais c’est pour aboutir à un résultat sincère. Dès qu’on montre qu’on va faire une photo, la spontanéité disparaît. Les médias ne montrent pas la réalité.»

Et Berne alors? «La Suisse, c’est le meilleur pays pour les vacances. Un bain dans l’Aar, le bonheur. C’est ma faiblesse conservatrice. Je critique, mais j’adore. Je suis un vrai Bernois, non?» L’actualité de sa ville? «Cette affaire avec le maire Alexander Tschäppät qui a chanté un truc dénigrant l’UDC. Les Zurichois montent ça en épingle. A Berne, on connaît les Tschäppät et on sait que ça ne change pas le monde.» On échange nos plats de crevettes et de poulet, pour avoir goûté à tout. «Et ce nouveau parc pour les ours, c’est génial. Ce qui illustre le mieux Berne, c’est le groupe rock Züri West. Berne se développe comme la banlieue ouest de Zurich. A la fin, la Suisse ne sera peut-être plus qu’une seule ville. A moins que les Romands ne se séparent. Berne irait… je ne sais pas. Berne joue sur deux tableaux. C’est un signe d’ouverture.»

Michael von Graffenried se délecte de provocation lorsqu’on lui demande s’il est judicieux que Berne soit dans l’ombre de Zurich. «C’est comme si tu me demandes: est-ce que le futur est judicieux? Il faut voir ce qui se passe, se projeter dans l’avenir, le modeler. Et pas refuser les évolutions, croire qu’on peut se construire sa petite histoire.»

Autre provoc: «Pourquoi ne pas adopter l’anglais comme langue dans laquelle tous les Suisses se comprennent? Ce n’est pas parce que tu parles une unique langue que tu t’assimiles. Plutôt que d’être créatifs, les Suisses refusent les minarets.»

Ne craignant pas de sauter du coq à l’âne, il revient au message initial. Et confirme qu’il a décidé de ne plus exposer en Suisse, en représailles à la votation interdisant les minarets. Insistant sur la deuxième partie de sa résolution: «Sauf dans les mosquées.» «Tu y crois, toi, que je n’exposerai plus en Suisse?» On le sent déchiré, triste. Il n’avait pas cru les Suisses capables d’accepter l’initiative. «Je suis tombé de haut.» La faute aux peurs. Lui les vainc. Dans l’Algérie en guerre civile qu’il a photographiée ou lorsqu’il a côtoyé les drogués. «Je suis ouvert. Les Suisses font l’inverse, ils ne veulent pas apprendre à connaître. Ils se referment. Surmonter ses peurs, connaître l’autre, te libère.»

Agitant son index, il formule une «idée folle». «Si la mosquée de Genève est disposée à exposer mes photos, j’entre en matière. Ça donnerait du sens au dialogue prôné après la votation.»

Il termine son assiette, sauce avec la galette à l’ail. Appelle une fois encore la Suisse à «un nécessaire électrochoc, une réaction». Pour qu’elle devienne européenne, agisse plutôt que de se défendre. «Pourquoi toujours attendre que ce soit la catastrophe pour réagir, comme avec le secret bancaire?»

Et cette analyse de sa patrie bernoise? «Ce que je dis sur la Suisse vaut aussi pour Berne. Avec des nuances. Les Bernois ont une qualité que j’aimerais faire mienne. La, comment dit-on, Bescheidenheit.» La modestie. «Les Bernois se contentent de peu. Pas comme les Genevois et les Zurichois qui sont gonflés, mais ont peur. Quand j’invite des Zurichois à nager dans l’Aar, ils craignent le fleuve. C’est pourtant fascinant de le maîtriser

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