On en connaissait l'existence, on en a désormais la preuve: quelques mois avant d'être terrassé par la tuberculose, George Orwell a bien transmis au Foreign Office une liste de noms d'acteurs, d'écrivains, de journalistes et d'artistes qu'il soupçonnait être des communistes, actifs ou sympathisants. Même s'il était farouchement antisoviétique, et qu'il avait la manie des listes et de la dénonciation, l'inventeur de l'expression «guerre froide» a sans doute passé à l'acte autant par amour – et par désespoir de se voir périr – que par conviction.

C'est l'auteur et journaliste Timothy Garton Ash qui vient de mettre la main sur la fameuse liste d'Orwell. Une relique un peu dérangeante, à l'heure où l'on célèbre le centenaire du père de la «Ferme des animaux» et de «1984». Dans ce document de 38 noms, George Orwell désigne ceux qu'il considère comme des «cryptocommunistes, des sympathisants ou des personnes tentées de l'être, et à qui on ne peut faire confiance pour la propagande anticommuniste.»

La liste d'Orwell, qui n'aurait pas dépareillé à l'enquête de la Commission McCarthy aux Etats-Unis, comprend quelques noms célèbres, comme Charlie Chaplin ou l'acteur Michael Redgrave. L'écrivain y règle aussi ses comptes avec une intelligentsia de gauche qu'il abhorre, celle qui gravite autour du magazine The New Statesman. Ses qualificatifs sont souvent lapidaires et cruels: «Bon reporter. Stupide.», dit-il d'un journaliste du Manchester Guardian. Il qualifie la romancière Naomi Mitchison de «sympathisante idiote».

Eric Blair, le vrai nom de George Orwell, était en février 1949 un homme seul depuis la mort de sa femme quatre ans plus tôt, atteint d'une maladie qui allait le tuer, inquiet de l'avenir du monde libre. Social-démocrate opposé aux visées bolcheviques, il avait souffert des communistes lors de la guerre civile en Espagne, et pensait que la gauche européenne, dans un aveuglement coupable, masquait la nature véritable du régime soviétique, lui facilitant son avancée. Dans son sanatorium au milieu des collines verdoyantes de l'Ouest anglais, il venait d'achever «1984», allégorie d'une Grande-Bretagne soumise au totalitarisme communiste.

C'est à ce moment que Celia Kirwan, une femme à qui il avait déclaré sa flamme et qui était restée son amie après l'avoir éconduit, vient le trouver. Elle travaille désormais dans un département du Foreign Office chargé de contrer la propagande communiste, et elle demande l'aide d'Orwell, dont elle sait qu'il tient des listes de noms. Il accepte.

La liste, comme Orwell le confesse lui-même, ne contient «rien d'extraordinaire». Elle est marquée par les signes paranoïaques de la maladie qui gagne l'écrivain, explique aujourd'hui Norman Mackenzie, le seul survivant des 38 personnes dénoncées. On ne sait pas exactement ce qu'en a fait le Foreign Office.

Timothy Garton Ash a également retrouvé un carnet de notes de George Orwell, dans lequel il tient d'autres fiches sur les gens qu'il connaît et qu'il côtoie. En ressort un antisémitisme prononcé.

La preuve est donc établie: le héraut de l'indépendance journalistique, le défenseur de la démocratie était également un informateur volontaire auprès d'un service de propagande gouvernementale. Reste une question: si la demande qui lui a été faite de communiquer des noms était venue d'un agent en imper mastic, et non d'une créature qu'il désirait, George Orwell aurait-il accepté le rôle de «Big Brother»?