Polémique

Un Blanc grimé de noir est-il forcément un «blackface»?

Polaroid3, un jeune groupe de musique strasbourgeois, est accusé de propager dans ses visuels une imagerie raciste. Le photographe affirme qu’il s’agit en fait d’une référence aux traditions appenzelloises

Ils n’imaginaient pas ainsi la sortie de leur premier disque. Le 14 février, un groupe strasbourgeois nommé Polaroid3, venu du jazz mais aux climats électro-pop, publie sur sa page Facebook à l’audience confidentielle l’annonce de la sortie de l’album Rivers. Sur la pochette, comme dans le clip, la chanteuse vêtue de fourrures pose dans des climats enneigés entre les deux autres musiciens, eux aussi costumés, masqués ou grimés de noir.

Deux jours plus tard, des internautes dénoncent la référence au blackface, une mise en scène caricaturale et raciste des Noirs. En quelques heures, la rumeur enfle, des centaines de commentaires s’ajoutent et le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) est saisi. Récit d’une parabole moderne sur le racisme, l’antiracisme et Internet.

«L’exotisme colonial»

Au cœur de la polémique, il y a donc le blackface, une forme théâtrale associée au XIXe siècle américain, mais dont les racines remontent en réalité au Moyen Age européen. Selon Pape Ndiaye, professeur à Sciences Po Paris et auteur de La Condition noire, «il y a blackface quand un Blanc se grime en Noir pour le ridiculiser. Cette pratique, qui a disparu du théâtre et du cinéma aux Etats-Unis à partir des années 1930, ressurgit parfois dans la publicité ou dans des soirées privées.» Face à l’imagerie de Polaroid3, Ndiaye y voit, même de manière inconsciente, une référence à «l’exotisme colonial»: «Au mieux, il n’y a aucune sensibilité multiculturelle chez celui qui a pris cette image. Au pire, il y a du racisme.»

Le photographe et réalisateur du clip s’appelle Philippe Savoir. Depuis vendredi, il ne décolère pas: «J’ai l’impression qu’on revient au temps de la mise à l’index, à la police de la pensée. Je ne comprends pas comment on peut voir du racisme dans mes images. J’ai moi-même travaillé sur la figure du blackface de façon critique. Dans ce cas-là, je me suis inspiré des rituels de Nouvel An en Appenzell.» En effet, à bien des égards, les images forestières et glaciales de Philippe Savoir renvoient aux Silvesterkläuse d’Urnäsch, ces personnages costumés, végétaux, représentations païennes de la sauvagerie que le photographe Charles Fréger a intégrées dans ses séries sur les mascarades du monde entier.

Concert parisien en otage

Pour Fréger, la référence ne fait pas un pli: «J’ai aussi photographié des enfants japonais dont le visage est barbouillé de suie, lors de rituels. Ce ne sont pas des blackface. Tout visage passé au charbon n’est pas une violence faite aux Noirs.» Pour le président du CRAN, Louis-Georges Tin, «ce n’est pas l’intention qui compte mais la réception».

Interpellé par des internautes, le Conseil demande jeudi à la salle parisienne qui devait accueillir le concert de Polaroid3 de l’annuler tant que le groupe continue «d’utiliser des visuels blackface». Lors d’un entretien avec le groupe vendredi, Tin pose alors plusieurs exigences en échange de son retrait de demande de boycott et pour ne pas entamer de poursuites légales.

Il n’y a absolument aucun racisme dans notre démarche, mais on ne peut pas non plus courir le risque de vivre avec ce soupçon, cette tache indélébile

Polaroid3 doit d’abord s’excuser publiquement, mais aussi retirer du clip les images considérées comme offensantes par le CRAN, en particulier celles qui mettent en scène des visages noircis. Joint juste après la conversation avec Louis-Georges Tin, l’un des musiciens du trio, Christophe Imbs, a du mal à trouver ses mots: «On est sens dessus dessous. Franchement, on se sent submergés par l’ampleur des réactions. Il n’y a absolument aucun racisme dans notre démarche, mais on ne peut pas non plus courir le risque de vivre avec ce soupçon, cette tache indélébile.»

Dans la nuit de vendredi, Polaroid3 publie sur sa page Facebook un mot d’excuse: «Nous n’avions aucune intention raciste ou colonialiste, nous sommes profondément attristés qu’on ait pu nous prêter de telles intentions.» Dans la foulée, ils annoncent aussi l’annulation de leur concert parisien, pour «apaiser la situation».

Impossible dialogue

Dans les milieux culturels alsaciens, le débat s’anime. Pour Mathieu Schoenahl, chargé de communication du Festival Jazzdor, «le chantage du CRAN est honteux. Je connais bien les musiciens de Polaroid3, leur démarche est indiscutable. Ils n’étaient pas armés pour faire face à cet incendie virtuel. Cela pose des questions fondamentales sur la liberté d’expression. Maintenant, chaque artiste devra-t-il consulter des associations antiracistes avant de diffuser son travail afin de ne pas choquer une minorité d’activistes?» Ce qui frappe dans les échanges virulents sur la page Facebook de Polaroid3, c’est l’incapacité de dialoguer entre deux groupes qui considèrent au fond appartenir au même clan, celui des antiracistes.

Contexte particulièrement tendu

Pour plusieurs commentateurs, ceux qui prennent la défense du groupe et ceux qui donnent des références alternatives à l’imagerie du blackface (notamment les masques d’Appenzell), sont en réalité coupables de racisme inconscient. Au photographe Philippe Savoir qui s’offusque avec véhémence de l’accusation, une internaute particulièrement active, Thev Létoile, répond: «Toi pas vouloir comprendre que peindre visage avec noir être raciste. Sale type que tu es. Et tu gagnes ta vie avec ta merde en plus.» Dimanche, le CRAN participait à l’organisation de manifestations contre les violences policières en France, liées notamment à l’affaire du jeune Théo. C’est que cette histoire de représentation et d’image s’inscrit dans un contexte particulièrement tendu qui n’épargne pas la Suisse.

Pour moi, l’intention est fondamentale. Je ne crois pas que ce groupe ou ce photographe soient racistes

Fondé il y a quelques mois, pour dénoncer des violences policières contre les populations noires en Suisse romande, le collectif A qui le tour? collabore volontiers avec le CRAN sur des combats antiracistes. Dans ce cas précis, après avoir examiné les photographies et le clip de Polaroid3, le porte-parole du collectif, Yannick Lema, affirme ne pas y avoir ressenti de connotation raciste: «Mais j’ai ensuite partagé le clip avec d’autres membres et certains y ont vu une imagerie problématique et une référence au blackface. Pour moi, l’intention est fondamentale. Je ne crois pas que ce groupe ou ce photographe soient racistes. J’ai lu les commentaires sur la page du groupe, c’est un dialogue de sourds. Nous, on prône la pédagogie, l’explication. Je crois que l’on vit un moment de grande sensibilité à ces questions. A situation extrême, réaction extrême.»

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