Critique: Max Emanuel Cencic et Il Pomo d’Oro au Festival Bach de Lausanne

Un bouquet d’airs vénitiens servi avec sensibilité et fougue

Habillé d’une veste de smoking noire aux motifs dorés, Max Emanuel Cencic a conquis le public, dimanche en fin d’après-midi, à l’Opéra de Lausanne. Le contre-ténor croate est l’une des vedettes de la scène baroque. Il chante avec un très beau sens de la ligne et un contrôle du souffle sur toute l’étendue de la voix. Il avait choisi un bouquet d’airs baroques vénitiens pour ce concert avec l’ensemble Il Pomo d’Oro, dans le cadre du Festival Bach de Lausanne.

Si Philippe Jaroussky se distingue par un timbre lumineux et cristallin (une «voix d’ange»!), Max Emanuel Cencic possède un éventail de couleurs un peu plus sombre. Sa voix de type mezzo convient très bien à l’opéra. Il est capable de chanter avec une vaillance qui n’était pas l’apanage des contre-ténors de l’ancienne génération (Alfred Deller, Paul Esswood, René Jacobs…), même si les castrats du XVIIIe siècle avaient sans doute une puissance encore accrue.

Du reste Max Emanuel Cencic met un peu de temps à chauffer sa voix, plus prudent dans la première partie que dans la seconde partie du concert. Il chante avec les partitions sous les yeux, soucieux d’exactitude (le concert étant diffusé en direct sur Espace 2). Il se montre relativement sobre, faisant juste quelques gestes des mains pour accompagner sa ligne de chant. Quelques vocalises bien affûtées irriguent son air de Melindo tiré de La verità in cimento de Vivaldi, très applaudi, juste avant l’entracte.

Le sommet de son récital, c’est «Sposa… non mi conosci» extrait de Merope de Giacomelli, en deuxième partie. Un air magnifiquement interprété, avec toute la douleur que suppose ce dramma per musica créé par le célèbre castrat «Farinelli» (Carlo Broschi de son vrai nom), en 1734 au Teatro San Giovanni Grisostomo de Venise. Max Emanuel Cencic trouve les accents pour suggérer le désarroi du personnage Epitide. Il déploie un large éventail de couleurs, le médium chaud et coloré, l’aigu intense, les graves chantés en voix de poitrine. La voix est très homogène d’un registre à l’autre. Deux airs virtuoses d’opéras de Vivaldi couronnent cette deuxième partie, avec tout l’arsenal de vocalises propre à l’opéra baroque vénitien.

En l’absence du leader Riccardo Minasi (lequel s’est désisté pour des raisons familiales), le violoniste Boris Begelman a pris la relève à la tête de l’ensemble Il Pomo d’Oro. Là où le son de l’orchestre a paru un peu maigrichon en première partie (notamment dans le mouvement lent de la Sinfonia de L’Olimpiade de Vivaldi et la Sinfonia Op. 1 No 5 de Brescianello, pas franchement passionnante), tout a sonné avec plus de relief dans la deuxième partie.

Le Concerto à quatre en sol majeur de Galuppi est une œuvre vive et joyeuse. Le Concerto pour violoncelle en la mineur RV 419 de Vivaldi illustre l’inventivité du «Prêtre roux», plus prompt à des touches d’originalité que ses contemporains. Le violoncelliste Federico Toffano joue l’œuvre avec musicalité, malgré quelques écarts d’intonation.

Les neuf musiciens d’Il Pomo d’Oro affichent d’ailleurs une belle cohésion. Le son des cordes n’est jamais acide, et ils ne précipitent pas excessivement le mouvement comme le font certains ensembles baroques. Ils se mettent au service de Max Emanuel Cencic, épousant les mélismes galbés et les nuances en demi-teinte du contre-ténor.

Pour compléter ce programme d’airs baroques vénitiens, Max Emanuel Cencic donne à entendre deux airs de Johann Adolf Hasse. Dans son français plein de charme – malgré une ou deux erreurs de syntaxe –, il explique au public que Bach a «très bien connu Hasse» et qu’il faisait parfois des escapades à Dresde pour aller y écouter ses opéras. Le premier bis est tiré de l’opéra Irene. Quant au second bis, «Vo disperato a morte» extrait de Tito Vespasiano (le dernier titre de l’album Rokoko de Cencic paru au début de l’année), ce morceau de bravoure permet d’apprécier la fougue du contre-ténor, aux graves charnus et aux aigus incandescents.