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Un bouton pour les allergiques aux spoilers

La rédaction du «Temps» a développé une fonctionnalité pour masquer des éléments de l’intrigue dans les articles. Une option qui suscite le débat en interne. Mais qui devrait soulager bon nombre de lecteurs

Attention spoilers! Cet article dévoile certains éléments de l’intrigue. Si vous ne souhaitez pas les lire, vous pouvez les masquer. Masquer les spoilers

Divulgâcher. Ce nouveau mot de la langue française confirme la sensibilité du sujet: le spoiler s’apparente, pour certains, à un sabotage. Pourquoi avoir révélé la fin du film? Etait-ce bien nécessaire d’écrire que le héros de ma série préférée vient de ressusciter? Il arrive que des lecteurs du Temps fassent part de leur agacement après la lecture d’une critique.

Afin de soulager les personnes allergiques aux spoilers, la rédaction a développé un outil pour masquer les passages qui dévoilent des éléments de l’intrigue. Il suffit de cliquer sur un bouton placé au début de l’article pour éviter le drame. «C’était une idée en l’air et il se trouve qu’elle pouvait être réalisée très vite», précise le journaliste Nicolas Dufour, spécialiste des séries télévisées. Il est l’auteur de la critique de la nouvelle saison de la Casa de Papel, celle qui «tourne en rond». Dans ce texte, le bouton anti-spoilers est à la disposition du lecteur. Avec l’espoir de calmer les esprits: «Certains reprochent aux journalistes de saboter leur plaisir. Le spoiler est un sujet sensible car certaines séries entrent dans l'intimité du spectateur.»

Véritable «sériephilie»

La fonctionnalité donne un peu de fil à retordre aux critiques du journal. Il faut préserver la cohérence du texte lorsque des morceaux disparaissent, selon la volonté du tout-puissant internaute. Parfois, le bouton se révèle inutile. Exemple avec la série Chernobyl. «Ce n’est pas spoiler que de raconter qu’il y a eu un accident nucléaire», sourit Nicolas Dufour. Selon lui, l’industrie des séries connaît la même trajectoire que le cinéma. Une véritable «sériephilie» se développe et le feuilleton devient un objet d’analyse à part entière, source de commentaires plus ou moins étoffés. Et de tensions. Résultat: «On a affaire à un public qui nous dézingue, qui remet en cause notre légitimité à écrire des critiques.» Un propos qui rappelle une formule du cinéaste François Truffaut: «Tout le monde a deux métiers: le sien et critique de cinéma.»

Lire aussi: Spoilers, c’est grave docteur?

Et s’il existait deux catégories de lecteurs? Ceux qui dégustent la critique après avoir vu la série ou le film et ceux qui veulent que le journaliste soit un simple goûteur, offrant un zeste de l’histoire pour leur donner envie. «Il faut se demander si l’utilisation du spoiler est justifiée», estime Virginie Nussbaum, responsable adjointe de la rubrique Culture. «Quand l’auteur s’en sert pour dérouler tout l’arc narratif et non pour développer un propos analytique, ça peut irriter, et à raison.» Va-t-elle utiliser le fameux bouton? C’est possible. «Avec cet outil, le lecteur a le choix.»

Risque de «se museler»

«Cela a suscité un débat en interne, et nous avons décidé… de laisser le lecteur décider», indique Gaël Hurlimann, rédacteur en chef du numérique, sur Twitter. Un débat? Antoine Duplan, critique cinéma pour Le Temps, ne dira pas le contraire. «Vous pouvez débrancher la fonctionnalité sur mon poste», plaisante-t-il. «Le spoiler de l’un n’est pas le spoiler de l’autre. C’est terrible d’entrer dans cette logique, cela revient à se museler.» Il est partisan d’une critique qui dissèque et soupèse: «Je ne vais pas raconter l’histoire en détail, comme dévoiler le nom de l’assassin, mais il est important de décortiquer l’œuvre.»

Quitte à contourner habilement les consignes données lors des projections réservées à la presse. Dans le film Nous finirons ensemble, suite des Petits Mouchoirs, de Guillaume Canet, l’acteur Jean Dujardin fait une apparition dans la dernière scène. Hors de question que cet élément soit connu avant la diffusion du film. Antoine Duplan a toutefois glissé l’information dans une phrase de son article: «Toute la bande regarde le soleil se lever sur la baie d’Arcachon comme au matin du monde, les fantômes du bon vieux temps gambadent au fond du jardin d’une maison qui n’est plus à vendre…» Vous venez d’être spoilé?


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