Affaires intérieures

Un but dans la vie

David Cameron a demandé à ses services d’élaborer une mesure de l’immatériel social, une sorte de Bonheur National brut ou de Bien-être National brut

Le gouvernement britannique s’inquiète du bonheur des siens. Il lance le mois prochain une enquête statistique nationale pour percer l’intime de la population: au-delà des aspects matériels de sa situation, qu’est-ce qui la rend heureuse ou malheureuse?

Les Britanniques vont devoir répondre à toutes sortes de questions: comment évaluez-vous, sur une échelle de 1 à 10, l’intérêt des choses que vous faites dans votre vie? Tout compte fait, votre journée d’hier a-t-elle été satisfaisante? Déprimante? Etes-vous bien traité sur votre lieu de travail? Vous êtes-vous fixé des buts dans la vie? Le premier ministre britannique n’invente rien. L’OCDE, la Banque mondiale, la Commission européenne, les gouvernements français et canadien ont déjà tenté d’élaborer des critères de mesure du bien-être social considéré dans sa totalité. Le royaume du Bouthan fait sa gloire de promouvoir le bonheur.

David Cameron a demandé à ses services de rassembler toutes ces expériences pour élaborer une mesure de l’immatériel social. En libéral conservateur occupé à réduire le budget de l’Etat par des coupes dans les dépenses sociales, il court le risque de passer pour un affreux mais il ne sera pas le premier dirigeant politique à mettre les pieds dans un domaine qui ne lui appartient pas. Tout un courant d’opinion applaudit à l’introduction d’indices statistiques non économiques tels que le Bonheur National brut ou le Bien-être National brut. Il y aurait là la revanche du spirituel sur le matériel, la reconnaissance, enfin, que «l’argent ne fait pas le bonheur», le souci de retrouver un ailleurs à l’enfer économique.

Je me mets à la place des Britanniques: quoi dire de ma journée d’hier? Il faisait beau, la rivière scintillait dans le soleil, la nourriture était délicieuse, mon corps ne me faisait pas d’ennui, je retrouvais d’anciens amis. Une journée 10 sur 10. Et la journée d’avant? Bof, désagréments d’un voyage en avion, promiscuité, queues, retards; surcharge de travail, mais tout cela compensé par le spectacle de la lune pleine, la plus grosse des quarante dernières années. Je mets 4 sur 10, à cause de la lune.

Combien j’ai de buts dans ma vie? Est-ce que je vais dire ça au gouvernement? Est-ce que je vais réfléchir à cette question comme si c’était ma question? Est-ce que je devrais avoir des buts? Quelqu’un que j’élis pour assurer la coexistence nationale et si possible internationale est-il en droit pour assurer son mandat de me mettre devant l’hypothèse qu’il y aurait des buts dans la vie et qu’en cas de réponse positive, je devrais lui confier les miens? Là, je vais laisser en blanc. C’est embêtant, je sais. Les statisticiens/ennes me mettront dans la colonne des «sans but» et leurs calculs seront faussés mais c’est leur problème. Ils ont l’habitude avec les marges d’erreur.

Je ne le dirai pas en face au gouvernement britannique mais je crois que le bonheur n’existe pas statistiquement. Qu’aurait dit de ses buts la vieille Libanaise qui arrosait une rose plantée dans une boîte en fer-blanc, au balcon du quatrième étage de son immeuble crevé par les bombes? Qu’elle voulait absolument tenir la rose en vie.

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