Est-ce la gaieté friponne de la prose de Beaumarchais? Ou le plaisir évident que prennent les comédiens à tricoter leurs mailles dans les pelotes tendues par le père de Figaro? Toujours est-il que Le Barbier de Séville monté par Jacques de Torrenté et Catherine Sumi est depuis le 14 juillet l'événement théâtral de l'été valaisan. Plus de 7000 spectateurs ont déjà applaudi les pantalonnades, pirouettes et autres croque en jambes du valet légendaire. Et voilà le spectacle qui joue les prolongations jusqu'au 30 août, rappelant, si besoin en était, la passion théâtrale d'une région où l'amour du jeu et du conte n'est pas un vain mot. Raisons d'un succès.

Tout est souvent question d'emballage, au théâtre comme dans la vie: un cadeau mal emballé et c'est une bonne part de l'émerveillement du don qui vire au gris. En maîtres d'œuvre chevronnés, Catherine Sumi et Jacques de Torrenté – tandem à la vie et à la scène – qui animent la troupe amateur Malacuria depuis quinze ans, ont donc soigné la présentation. Ils ont fait construire dans l'amphithéâtre de Martigny une forteresse en bois de 12 mètres de circonférence: une réplique miniature du célèbre Théâtre du Globe de Londres, temple théâtral édifié pour Shakespeare, détruit, puis ressuscité récemment et inauguré en grande pompe le 12 juin 1997 par Elisabeth II.

Et ce mariage improbable, entre la pierre romaine et les charpentes boisées, a le charme d'un vaisseau fantôme échoué aux pieds de deux millénaires d'architecture. Il faut dire que la vision est forte: avec sa volée d'escaliers qui donnent accès aux galeries ajourées, son lustre de cristal et son plateau-écrin, l'enceinte est propice aux veillées de contes, aux plongées dans la mémoire du monde aussi. Et quand la pluie se met à clapoter sans façon sur le toit et à dévaler à gros bouillons le long des murs, comme dimanche passé, le plaisir se double d'un bien-être ouaté: celui que l'enfant éprouve parfois, lorsque l'orage gronde et qu'il se met à chasser les fantômes, entre l'oreiller et l'édredon.

Mais si le lieu exerce sa magie, il n'explique pas à lui seul le succès de ce Barbier de Séville. Le style du spectacle y est pour beaucoup. Ici, on joue franc jeu, sans entrer dans les subtilités du texte, sans non plus offrir une lecture révolutionnaire de la pièce phare d'un poète libertin qui fit les quatre cents coups, dans les alcôves et dans les coulisses du pouvoir. Le divertissement est le maître mot de cette troupe de comédiens professionnels, la plupart Valaisans. On joue donc les situations au premier degré, dans un décor de poche évoquant dans ses arrondis et ses courbes l'Orient cher aux auteurs du XVIIIe, où les acteurs campent à gros traits leurs personnages de farce et embrouilles. La fable est un tissu résistant: un beau comte est amoureux d'une belle de Séville qui est aimée par un médecin emperruqué et bileux. Quant à Figaro, moins valet que lettré, plus madré que coquin, il épouse la cause de l'amour et multiplie les coups tordus. Et le voilà redresseur de torts et faiseur de mariages.

Dans la version de Torrenté-Sumi, le comte (Roland Vouilloz) à l'amour ahuri, Rosine (Alexandra Elsig) la ruse décolletée, Figaro (Frédéric Lugon) la friponnerie leste, le docteur (Zoé Eggs) la jalousie crachotante. On lance ses piques face au public, dans un style vaudevillesque réchauffé qui n'en chauffe pas moins une salle.

C'est sans doute la griffe Beaumarchais ou le bonheur immuable de voir le méchant finir sa course cul par-dessus tête. «Nous pratiquons un théâtre populaire, qui est de moins en moins à la fête en Suisse romande, parce qu'une certaine intelligentsia le condamne, explique Jacques de Torrenté. A Martigny, nous allons sans doute atteindre les 10 000 spectateurs, dans une ville de 12 000 habitants dépourvue de théâtre.»

Mais le succès de ce spectacle d'été, comme celui des productions du Malacuria, témoigne surtout d'un amour du théâtre enraciné dans une tradition amateur forte, en plaine comme à la montagne. «C'est un fait social, explique Françoise Gugger, metteur en scène valaisanne. Chaque village a sa troupe d'amateurs autrefois liée aux chorales, aujourd'hui indépendante, et joue des vaudevilles ou des pièces populaires. C'est une manière d'être ensemble.» Gérard Constantin, qui préside l'Association des sociétés de théâtre amateurs valaisans relève pour sa part la progression du nombre de troupes affiliées. «Elles étaient 10 en 1981, elles sont aujourd'hui 24, ce qui correspond à environ 500 membres. Et fait remarquable: les échanges entre amateurs et professionnels qui étaient rarissimes il y a quelques années sont plus fréquents. La famille professionnelle a besoin des amateurs.»

Le Barbier de Séville, Martigny, Théâtre élisabéthain de l'Amphithéâtre, à 21 h., jusqu'au 30 août, tous les jours sauf lundi, loc. Ticket Corner SBS.