Pour l’instant, c’est un petit camion de déménagement rouge et blanc traversé d’une bande arc-en-ciel. Difficile de l’imaginer, mais bientôt, ce brave carrosse se fera bête de scène, promenant ses planches sur les routes genevoises. Des spectacles itinérants sur quatre pneus: tel est le concept de 20 Mille Lieux, projet lancé cette semaine par un collectif d’artistes du bout du lac. Sous le doux nom de l’association Fa-Mi, ils s’allient pour faire naître cette scène de 4 mètres sur 4, déployée sur le flanc du véhicule. Qui leur permettra d’emporter, jusque dans les diverses communes du canton, pièces de théâtre, danse, concerts ou même performances circassiennes, et ce dès cet été.

Décidément, le «food truck culturel» est un format populaire: plusieurs institutions romandes – de l’OSR au Théâtre de Carouge en passant par La Boîte à Images – s’en sont emparées, ces derniers mois en particulier. Il faut dire qu’il se prête particulièrement aux temps pandémiques, quand les arts vivants se déploient en modèle réduit… quand ils peuvent se déployer tout court. Aujourd’hui pourtant, l’espoir est à une réouverture prochaine des salles de spectacle, possiblement pour début avril. Ce camion-scène est-il le signe que les artistes n’y croient pas?

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Pas tout à fait. L’incertitude sanitaire et les potentielles futures restrictions de jauge ont évidemment pesé dans la balance – mieux valait investir dans un projet pérenne et flexible, permettant de jouer en extérieur devant un public allant de 50 à 250 personnes. Mais 20 Mille Lieux est avant tout né d’une réflexion plus globale. «Même si la pandémie touchait enfin à sa fin, les tournées internationales et les grosses productions ne sont peut-être plus l’unique avenir de la culture», explique Guillaume Pidancet, artiste genevois et membre du trio instigateur, aux côtés de la danseuse et chorégraphe Iris Barbey et du compositeur-instrumentiste Tom Mendy. «Et si on proposait une alternative ultra-locale, à la manière des coopératives qui vendent leurs paniers de légumes?»

Contes à l’orée du bois

Promouvoir les talents de la région, mais aussi une culture plus verte: au lieu de faire se déplacer une centaine de spectateurs au centre-ville, c’est le camion qui viendra à eux, bien moins énergivore que les grandes productions. Viser le zéro déchet ou presque: une ambition logique pour Guillaume Pidancet. «On a tendance à fermer les yeux sur l’empreinte carbone de l’art. Mais si la culture sert à questionner le monde dans lequel on vit, la question écologique doit être centrale. Il faut renverser l’idée que la qualité d’un spectacle est proportionnelle au nombre de kilomètres qu’il a parcouru.»

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Et celle que la taille d’une scène définit sa richesse. Si le concept rappelle évidemment le théâtre de tréteaux né au Moyen Age, l’offre n’en sera pas moins moderne et inventive, assure Guillaume Pidancet. «On n’aura pas la hauteur de plafond pour faire du trapèze, mais les petites formes peuvent aussi être spectaculaires. Grâce aux nouvelles technologies notamment, on peut imaginer des projections ou du mapping.» Et un jeu avec l’espace environnant. «Tout à coup, il n’y a plus la limite des quatre murs, on peut jouer à 360 degrés! Pourquoi ne pas organiser, en accord avec les gardes forestiers, une soirée de contes pour enfants à l’orée des bois de Versoix qui raconteraient les animaux de la forêt?»

Financement participatif

Outre ses productions propres, le camion-scène compte s’associer sur le long terme aux institutions genevoises: en adaptant des pièces existantes pour les emmener en tournée lorsque les théâtres sont fermés l’été, voire en se greffant aux festivals comme la Fête de la musique ou le Salon du livre, «avec des rencontres d’auteurs en extérieur», imagine Guillaume Pidancet. Les premiers retours du secteur sont encourageants. De quoi motiver l’équipe, qui compte bien inaugurer son bolide en juin.

Mais avant de passer la troisième, ce dernier doit subir quelques transformations. Une campagne de financement participatif a été lancée ce mercredi sur la plateforme Impact des SIG, spécialisée dans les projets de transition énergétique, pour couvrir les travaux. A savoir, l’aménagement d’un plateau solide, l’achat d’un piano, d’une sono, d’un projecteur… et même d’un rideau rouge. Ce n’est pas parce qu’il roule que le théâtre doit manquer de panache.