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Un Candide au rayon «poissons»

«L’Œil de l’espadon» d’Arthur Brügger, jeune auteur romand, est un roman d’apprentissage limpide qui détaille au passage, la vie d’un grand magasin

Arthur Brüggerplace Candideau rayon poisson

Genre: Roman
Qui ? Arthur Brügger
Titre: L’Œil de l’espadon
Chez qui ? Zoé, 156 p.

«Le poisson ça pue pas, sauf quand il est pas frais», prévient d’emblée le roman d’Arthur Brügger, L’Œil de l’espadon, qui s’ouvre au rayon poisson d’un supermarché, baptisé le Grand Magasin.

Déboulent les images d’Epinal des grandes surfaces modernes. Petit monde clos, où défilent les clients. La poissonnerie «marche du tonnerre», sous la direction de «monsieur Giordino»; lui-même chapeauté par «monsieur Werner, chef du rayon alimentation»; lui-même répondant aux ordres d’un «chef du chef», qui a «ses raisons budgétaires». Dans le Grand Magasin tout et tous sont bien rangés. Au rayon boulangerie, Mike vend ses viennoiseries; au rayon fromages, trône la jolie Natacha. Claudine est «la dame de la boucherie», Tariq règne sur les cageots de légumes. Et puis, il y a le «zéro»: «On dit «je vais au zéro» et ça veut dire qu’on va jeter les déchets.» Car dans le Grand Magasin, on jette tout le surplus. Pas question d’emporter les restes, les invendus. «On risque une grosse amende, ou pire. Alors on jette…»

Le meilleur des mondes

Celui qui observe les lieux de ce regard candide, celui qui donne au Grand Magasin des allures de maison de poupée, c’est le jeune Charlie, assistant de monsieur Giordino. Il se perfectionne avec application dans l’art de l’écaillage, l’éviscération, l’apprêt des dorades, dans la fabrication de brochettes de crevettes, le respect de la chaîne du froid et la découpe de l’espadon – particulièrement délicate – ainsi que dans la vente, bien sûr, qui donne son sel à l’aventure.Charlie est orphelin. Avant monsieur Giordino, il a connu «monsieur Victor», le concierge de l’orphelinat – «mais aussi beaucoup plus que ça» – et la maîtresse «madame Thérèse» et «madame Clothilde», «cheffe de la cantine». Charlie, d’une timidité maladive, s’en remet à ces messieurs dames – du magasin ou de l’orphelinat – comme à autant de figures parentales pour l’autorité, pour l’apprentissage, pour la découverte de la vie. Charlie ne prend pas de place et peu d’initiatives.

Puis apparaît Emile. Emile, c’est le grain de sable dans la mécanique du Grand Magasin. Emile, qui travaille au niveau zéro, refuse de tout jeter, et documente en le photographiant – Emile est un peu journaliste et un peu artiste – le gaspillage alimentaire. Charlie devient l’ami d’Emile. Il découvre les injustices sociales, l’amour et la transgression. Peu à peu, Charlie, Candide moderne au départ de l’histoire, va quitter le «meilleur des mondes possibles», dissiper des images d’Epinal, pour discerner la vérité des choses et des gens, rejoindre le monde réel. Enfin, il peut s’inventer une vie, se faire une vraie place.

C’est un roman d’apprentissage bien tourné que signe Arthur Brügger, né en 1991 à Genève, membre de l’AJAR. Son travail de maturité avait déjà débouché sur la publication d’un livre, Ciao Laetizia, paru chez Encre fraîche. Le voilà maintenant qui signe L’Œil de l’espadon, son premier livre depuis qu’il est sorti, diplômé, de l’Institut littéraire suisse à Bienne. Entre-temps, il avait remporté le Prix du Jeune écrivain 2012, pour sa nouvelle «Trompe-l’œil», parue en recueil chez Buchet/Chastel.

Le charme de son récit réside dans l’œil de Charlie, dans le regard neuf, ouvert, curieux qu’il porte sur ce et ceux qui l’entourent. Timide, sans expérience, il est cependant un observateur enthousiaste, bienveillant, gentil – trop gentil, évidemment. Pour grandir, Charlie devra accepter de lâcher son poste d’observation, de s’engouffrer dans l’action, quitte à se brûler un peu.L’écriture d’Arthur Brügger est taillée sur mesure pour son personnage. Elle épouse sa naïveté, joue de ses étonnements, pose les phrases en toute simplicité: sujet, verbe, complément. En ressort une fable limpide, comme lavée de toute scorie. S’en dégage aussi un univers prometteur, propre à ce jeune écrivain romand, qui parvient à décrire avec une précision réjouissante le fonctionnement de la grande distribution, sans sacrifier la forme au fond.

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