Genre: Roman
Qui ? Dan Simmons
Titre: Drood
Trad.de l’américain par Odile Demange
Chez qui ? Robert Laffont, 878 p.

Le 9 juin 1865, Charles Dickens échappe miraculeusement à une catastrophe ferroviaire. Son wagon est le seul à ne pas dégringoler en bas du viaduc de Staplehurst. Traumatisé, l’écrivain ne publiera plus de nouveau roman. Il meurt le 9 juin 1870, cinq ans jour pour jour après l’accident, laissant inachevé Le Mystère d’Edwin Drood , une histoire criminelle dont la non-élucidation constitue pour les lettres anglaises une énigme comparable à celle du Requiem de Mozart. A partir de ces données historiques, Dan Simmons extrapole et enchâsse une fantasmagorie prodigieuse dans les dernières années de la vie de l’auteur d’ Un Chant de Noël .

«Blancheur de rêve»

Rédempteur de la science-fiction avec l’inégalable Hypérion , maître de la littérature fantastique ( L’Echiquier du mal ), Dan Simmons varie les genres avec un bonheur égal. Son imagination exceptionnelle lui permet de transcender la prodigieuse documentation sur laquelle s’appuient ses fictions. Le romancier américain rajoute quelques péripéties à la vie d’Ernest Hemingway dans Les Forbans de Cuba . Dans Terreur, il imagine ce qu’il advint en 1845 de deux navires anglais disparus corps et biens au-delà du cercle arctique. Avec Drood , il gauchit la destinée de «l’écrivain le plus célèbre du monde».

Le 9 juin 1865, alors qu’il vient en aide aux blessés, Charles Dickens rencontre un personnage inquiétant. Cet homme, d’une maigreur cadavérique et d’une «blancheur de ver», a le regard fixe, le nez mutilé, de petites dents pointues… Il se présente sous le nom de Drood. Plus tard, personne ne se souviendra de l’avoir vu dans le train. Cette apparition va mettre un bémol à l’existence de Dickens ainsi qu’à celle de son ami Wilkie Collins, le romancier que Dan Simmons a choisi comme narrateur.

Auteur de romans à sensation, de nouvelles, de pièces de théâtre, Wilkie Collins (1824-1889) a été un écrivain très populaire de son vivant. On lui doit La Pierre de Lune (1868), qui peut être considéré comme le premier roman policier Le Mystère d’Edwin Drood eût été le deuxième.

Podagres et dyspepsiques

Dan Simmons ne ménage pas son ironie à l’encontre de ce gentleman. Boulimique, imbu de lui-même, Wilkie manifeste un mépris hautain à l’encontre de la racaille, des domestiques, des socialistes, du peuple, des Lascars, des Hindous, des Bengalis, des Chinois, des Américains, en gros de tout ce qui n’est pas britannique et affilié à son club. Il est conscient de la supériorité naturelle de l’homme sur la femme, cette créature manifestant une «résistance coutumière à la raison pure». Il est enfin extrêmement jaloux de son ami Dickens, qui a plus de succès que lui.

Podagres et dyspepsiques, les deux écrivains vaquent à leurs activités littéraires et sociales, entretiennent leurs maîtresses, comptent leurs royalties, posent les bases du roman policier, gueuletonnent, montent des pièces de théâtre, s’adonnent au mesmérisme ou se lancent dans d’épuisantes tournées de lectures publiques. Mais Drood, l’être maléfique rencontré dans les débris de Staplehurst, les hante et les obsède.

Dickens s’aventure dans le «Grand Four», les quartiers de Whitechapel, Shadwell, Wapping, New Court, où s’entasse la lie de l’humanité. Plus bas que les bas-fonds qu’il a si bien décrits dans Oliver Twist , le romancier descend dans la Ville-du-Dessous, une réplique souterraine et monstrueuse de Londres, un dédale de catacombes et de cryptes épouvantables où grouille une société de réprouvés, le royaume de Drood.

Qui est-il ce cadavre ambulant, ce spectre mutilé? Un génie du mal de la famille de Fu Manchu? Un adepte des vieilles divinités égyptiennes? Le retour du refoulé dans la société victorienne? «Si Drood est une illusion, conjecture Dickens, c’est une illusion qui a pris la forme du cauchemar le plus effroyable que puisse faire le Londres d’en haut. C’est une obscurité au cœur de la plus profonde obscurité de l’âme. C’est la colère personnifiée de ceux qui ont perdu toute lueur d’espoir, aussi ténue soit-elle, en notre ville moderne et en notre monde moderne.»

Abus de laudanum

Souffrant de la goutte, Wilkie Collins abuse du laudanum pour calmer ses douleurs. Et puis il fréquente assidûment la fumerie du Roi Lazaree, dans la Ville-du-Dessous. L’objectivité du narrateur est sujette à caution. «C’était comme si la réalité et la fiction, la vie et la mort, la lumière et son absence absolue tournoyaient dans une danse macabre frénétique», note-t-il. Harcelé par un Doppelgänger (historique!) et divers spectres, il est aussi rongé de l’intérieur par un scarabée. Une diablerie de Drood? Un phantasme induit par la douleur physique? Une métaphore de la création littéraire?

Panachant brillamment les motifs du roman gothique et l’analyse psychologique, portant un regard érudit et satirique sur l’Angleterre victorienne, sur la vie de Charles Dickens, génie vaniteux, plongeant dans les gouffres de la conscience, cette magistrale variation sur un roman inachevé force l’admiration.

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A. C. Swinburne

«Fortnightly Review»,

novembre 1889

Cité par Dan Simmons

en exergue de «Drood» «Pourquoi le génie du bon Wilkie a-t-il frôlé la perdition? Un démon lui a chuchoté: «Wilkie! Acquitte-toi d’une mission»