Le concept n'était pas mauvais, il était même ambitieux pour un artiste qui n'avait jamais peint de sa vie. Après avoir été éjecté de la société «Into the Hotel» à Zermatt, son promoteur Heinz Julen a fait l'année dernière, sur la base de photographies, trente portraits des principaux collaborateurs qui avaient contribué à sa défunte œuvre architecturale. Les personnes ont été représentées torse nu, les mains croisées devant la poitrine et les toiles cernées dans des riches cadres rococo. Sur le plan pictural et dans le contexte de leur création, ces œuvres auraient eu tout à fait leur place à la Collection de l'art brut.

Après les avoir exposés à Zu-rich, Heinz Julen a déplacé en décembre ses portraits chez lui, à Zermatt, dans la galerie Kunsträume, pour les exposer durant les Fêtes. Mais sa démarche a rencontré ici une opposition peu courante dans le domaine de l'art. Certes, la grande majorité des personnes avaient donné leur accord, mais quelques-unes ont pris sérieusement ombrage de cette mise en scène funèbre de leur image.

Depuis ses déboires financiers, Heinz Julen sait qu'il peut compter sur de solides inimitiés. En particulier celles de son ancien et principal associé Alexandre Shärer et de sa partenaire Maryana Bilsky, tous deux travaillant pour la société USM Schärer, également présente aux Etats-Unis. C'est leur avocate, du bureau Shustak Jalil & Heller à New York, qui a lancé le 19 décembre dernier une redoutable offensive contre le jeune peintre inspiré par le deuil de son projet. Dans une lettre adressée au président de la commune de Zermatt Robert Guntern, la juriste Karen A. Monroe a sommé les autorités communales de faire fermer immédiatement l'exposition des portraits. Si tel ne devait pas être le cas, ses clients allaient entreprendre «une campagne de publicité pour mettre en garde les touristes et autres personnes qui veulent voyager ou faire des affaires à Zermatt contre son attitude inamicale envers les étrangers et en particulier les Américains». Pour arriver à leurs fins, ils menaçaient de saisir le tout puissant New York Times afin de discréditer l'image de la station valaisanne. Voilà pour la manière. Sur le fond, les plaignants qualifiaient l'œuvre de «mauvais goût, sans aucun mérite artistique»: permettre une telle exposition pendant les vacances de Noël démontrerait que Zermatt soutient «la pornographie personnelle de M. Julen présentée sous le couvert de l'art».

Les autorités communales de Zermatt ont conclu à juste titre qu'il n'était par de leur ressort d'intervenir dans cette affaire privée. Jérémie Robyr, président de l'association faîtière Valais Tourisme, a également reçu une copie de la lettre de l'avocate new-yorkaise et il a dû se résoudre à la même impuissance: «C'est un conflit strictement privé dans lequel nous n'avons rien à voir. Mais c'est un mauvais chantage.» Directeur de l'office du tourisme de Zermatt, Roland Imboden surenchérit: «On connaît les Américains, on peut effectivement risquer d'avoir tout à coup un grand article en défaveur de Zermatt. Mais je crois qu'ils ont obtenu ce qu'ils souhaitaient et l'affaire devrait en rester là.» S'ils ont obtenu ce qu'ils souhaitaient, c'est devant le Tribunal de Viège. Le juge Emil Knubel a été saisi dans le même temps d'une procédure civile pour atteinte à la personnalité. Il a ordonné le 21 décembre, non pas la fermeture de l'exposition, mais l'interdiction d'accrocher les portraits des deux personnes plaignantes. Devant le refus de Julen d'obtempérer, il a ordonné des mesures provisionnelles et c'est le juge de paix de Zermatt qui a mis sous séquestre le 28 décembre les deux œuvres contestées. Sitôt fait, Heinz Julen les a remplacées par des photos prises lors du décrochage.

Les deux plaignants ont principalement argumenté qu'ils avaient été peints sans vêtements. Ils ont demandé également que Heinz Julen soit condamné à verser 20 000 francs à la Croix-Rouge.

«Le juge doit fixer maintenant une rencontre entre les parties, probablement vers la fin janvier» explique Heinz Julen. «Je trouve que c'est vraiment trop. Si l'on fait quelque chose de faux dans la construction, la police intervient, je peux comprendre. Mais après le fiasco de «Into the Hotel», je fais de l'art et la police intervient aussi. J'ai été vraiment choqué de cette décision qui rappelle les méthodes nazies.»

Abus de pouvoir

Il faut dire que la décision du juge viégeois, même si elle est provisoire, suscite bien des interrogations dans le milieu de l'art en Valais, où l'on s'étonne que la justice fasse enlever des tableaux qui n'ont en soi rien de scandaleux du point de vue iconographique. Galeriste bien connu en Valais, Mahmoud Abou el Ainin essaie de comprendre: «Cette action est liée à un contexte extérieur à l'art. Je pense que le juge a tout mélangé, les affaires de l'hôtel et les portraits. S'il n'y a pas un problème de propriété, le juge ne peut pas faire enlever les tableaux, car il touche alors à la libre expression de l'artiste.» Autre galeriste à Sion, Pierre-Alain Crettenand estime qu'il y a là un abus de pouvoir. Il lui est arrivé une fois qu'on lui interdise d'exposer des tableaux, parce que jugés blasphématoires: «Mais ici ce sont des portraits très sages, qui plus est exposés dans une galerie privée.»

C'est sans doute par gain de paix que la justice viégeoise a préféré éviter que l'on blasphème outre-Atlantique l'image du Cervin. A la fin janvier l'exposition fermera ses portes et cet épisode, dans un sens ou dans l'autre, ira enrichir la vaste jurisprudence de l'atteinte à la personnalité confrontée à la liberté d'expression. Et Heinz Julen trouvera certainement dans cette polémique matière à alimenter son insatiable besoin de créativité.