Elle était habituée à fouler la sciure au milieu des éléphants d’Asie, la voici accompagnant des perroquets. Depuis que les pachydermes du Knie ne quittent plus Rapperswil, fief du Cirque national suisse, la famille de Franco Junior a dû se réinventer. Mais qu’on se rassure, elle s’est assuré les services de deux nouveaux poids lourds: les deux Vincent, Kucholl et Veillon, qui sont à l’humour romand ce que les imposants mammifères étaient au Knie. Des figures emblématiques.

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Les Vaudois sont les invités un peu spéciaux de la tournée romande de l’institution circassienne, lancée en juin dernier à Delémont, à un mois de l’ultime représentation de leur deuxième spectacle, Le Fric, sur la grande scène du Paléo. Et depuis septembre 2018, ils présentent une fois par mois sur la RTS 120 minutes, l’émission qui a succédé à l’hebdomadaire 26 minutes. Anticipant la remarque, ils reconnaissent d’emblée que cette année, ils sont omniprésents. «L’an prochain, on va freiner. On a besoin de calme, et on se dit que le public aussi», assure Veillon. Son acolyte embraye: «On est à la limite de la saturation. On est dépendant que d’une seule chose, l’amour du public. Et pour le conserver, on doit s’économiser.»

Public à 270 degrés

Mardi dernier, le duo a eu l’étrange impression de vivre une deuxième première. Trois mois après ses débuts sur la piste du Knie, il jouait à Lausanne. A domicile. «Il y avait les amis, une ambiance différente; certains étaient discrets parce qu’ils avaient peur pour nous», glisse Veillon. Il y avait certes un léger trac, mais pas la même appréhension qu’à Delémont. Kucholl raconte: «Avant la première, on était tendus comme des slips, mais je n’ai pas le souvenir d’une sensation précise, si ce n’est que j’avais l’impression que la piste tanguait sous mes pieds tellement elle est grande. Face à ce public à 270 degrés, on n’avait aucun repère. La deuxième représentation, c’était une scolaire: il n’y avait que des gamins et on s’est pris un bide. Puis, enfin, lors du deuxième spectacle en soirée, ça a été super.»

Au lendemain d’une première lausannoise dans un chapiteau quasiment complet, on retrouve les Vincent dans un état de fraîcheur passablement entamé. A vingt minutes d’affronter des gradins cette fois peu garnis, mais avec des spectateurs qui feront tout autant de bruit face à un spectacle alignant une magnifique succession de numéros prodigieux (mentions spéciales au jongleur extraterrestre Viktor Kee et aux musculeux acrobates au sol du Duo Ballance), les régionaux de l’étape sont sous pression. Ils n’ont en effet plus que quelques jours pour peaufiner le prochain épisode de 120 minutes, qui sera enregistré ce lundi au cirque. Et ils n’ont pas encore filmé l’entier des capsules vidéo qui rythmeront l’émission.

Désordre ordonné

«Ce qui est compliqué, c’est qu’on doit faire avec plein d’inconnues; ce n’est pas comme si on avait juste nos séquences à préparer, expose Veillon. Il y a d’un côté l’équipe du cirque qui nous accueille, et de l’autre celle de la RTS qui va débarquer avec très peu de temps pour répéter. Il y a beaucoup de monde impliqué dans le succès de cette émission un peu particulière, et 2000 spectateurs qui viendront en espérant que ce sera drôle…» Dans leur loge située à gauche de l’entrée des artistes, les deux amis n’auront mis que quelques minutes à enfiler le premier costume de la soirée, celui d’ouvreur. Les voilà sous les projecteurs, les pieds dans cette sciure qui colle aux chaussures. Ils incarnent deux fonctionnaires alémaniques contrôlant la qualité du public. Le sketch est un peu différent de celui de la veille. En bons improvisateurs, les Vincent savent s’adapter. Face aux nombreux sièges vides, le montant minimum exigé pour les consommations obligatoires à l’entracte passe de 8,50 francs à 20,10 francs, assènent-ils en expliquant que Franco Knie Senior a besoin d’agrandir sa piscine de Rapperswil afin de pouvoir se baigner avec ses éléphants devenus sédentaires.

On a à peine le temps de quitter les coulisses, dans lesquelles s’agitent dans un désordre parfaitement ordonné artistes et garçons de piste, que dans leur loge les humoristes se sont déjà changés. Kucholl est devenu gendarme. Il nous montre la boîte dans laquelle il conserve les différents insignes des corps de police cantonaux. Son personnage s’adapte, accent et références géographiques comprises, aux différentes étapes de la tournée. Veillon a, lui, eu un peu plus de mal à se glisser dans son justaucorps jaune. Fausses dents ajustées, le voici devenu Krzysztof Slomczynski, acrobate polonais vivant dans une caravane avec sa femme et ses quatorze enfants. «Ce sketch est celui qui nous ressemble le plus, explique-t-il. On y dévoile le quotidien d’un artiste de cirque qui généralement n’a pas droit à la parole.»

Acte d’amour

Les voici à nouveau sur la piste pour le deuxième numéro de la soirée. Derrière les épais rideaux qui séparent l’arène de l’arrière du chapiteau, on se retrouve soudainement face aux 30 chevaux qui succéderont à ces deux Welches qui assurent les 120 représentations romandes d’une tournée qui avait démarré de l’autre côté de la Sarine avec Giacobbo/Müller, les comiques stars zurichois. «Nous n’avions aucun cahier des charges, juste le devoir de nous caler sur le timing de nos collègues alémaniques», nous expliquera Kucholl dans la bonne heure de pause qui sépare leurs deuxième et troisième sketches.

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Le duo a été contacté par le Cirque Knie il y a environ deux ans, via une connaissance commune. «Après une première rencontre avec Fredy, on hésitait vraiment, car on savait que ça allait être l’enfer niveau planning», poursuit Kucholl. Cette hésitation est aussi venue des doutes de Veillon, pas un grand amateur, à l’inverse de son aîné, de l’univers circassien. «Par contre, j’adore cet adjectif, circassien, se marre-t-il. Ça fait bien! Je ne l’aurai jamais prononcé autant de fois de ma vie.» Après avoir tergiversé, d’autant plus que l’épouse de Veillon était alors enceinte, le duo acceptera donc au final l’offre de la famille Knie. «C’est clairement un acte d’amour de ma part envers Vincent, glisse alors Veillon. C’est un cadeau et j’espère qu’il me le rendra un jour, car rien n’est gratuit en ce bas monde… Je vais bien trouver quelque chose. C’est cool, dans un plan de carrière, d’avoir un joker!» «Mais bon, je n’ai pas dû beaucoup le forcer», coupe Kucholl.

Vache folle

Sur scène comme dans l’ombre, l’entente qui unit ces activistes des accents et des perruques, comme on a parfois tendance à les qualifier, est frappante. Même lorsque leurs avis divergent sur une vidéo qui sera tournée le lendemain, et pour laquelle Kucholl enfilera le justaucorps vert de Piotr Slomczynski, le frère de Krzysztof, ils en rigolent, laissant leur ego dans les tréfonds de leur boîte à malice. Pour convaincre son camarade de farce que la séquence en question doit être filmée d’un seul tenant, sans coupe, Veillon dégaine un argument de poids: «Dans le dernier Tarantino, la scène de combat entre Brad Pitt et Bruce Lee a été faite en une prise pour que la tension soit constante.»

L’amusement envers et contre tout, la blague potache comme remède au stress. Même quand toutes les planètes ne sont pas alignées et que de petits problèmes s’accumulent, les Vincent gardent le cap grâce à leur capacité à ne jamais se prendre au sérieux. Ce qui semble tenir du cliché est flagrant lorsqu’on les voit chambrer l’équipe du cirque. Lorsque dans leur dernier sketch de la soirée, Veillon – devenu Samuel Freudiger, chanteur du groupe de reggae Bradaframanadamada – tombera d’une vache ayant soudainement décidé de se transformer en bête de rodéo, Maycol Errani, le mari de Géraldine Knie, ne se fera pas prier pour les taquiner à son tour. «Mais qu’est-ce que tu nous as fait, Circé?» demande en sortant du chapiteau Kucholl au bovin à l’apparence placide, et qui sur scène devient Rhubarbe, le chien au trouble identitaire du toxico de la place de la Riponne Serge Jacquet.

De retour dans leur loge, où ils attrapent maintenant l’ensemble chemise blanche et veston de rigueur pour les salutations finales, les Vincent nous montrent l’enregistrement d’une représentation neuchâteloise où Circé avait été plus sauvage encore. Veillon l’avait courageusement chevauchée, face à l’incrédulité d’un Kucholl qui, l’espace de quelques secondes, est sorti de son personnage face à ce dérapage non contrôlé. «On a demandé au Knie de nous trouver une vache avant même d’avoir écrit le sketch. Ils ont adoré cette idée et du coup on n’a plus pu reculer.»

L’adieu aux clowns

Depuis Delémont, leur performance a passablement évolué, de petits ajustements se faisant constamment. Leur temps de passage étant en outre trop long, ils ont même abandonné un quatrième sketch après une vingtaine de représentations. Celui où un clown, joué par Veillon, trouvait dans le public une victime pour son numéro: Gilles Surchat, l’éternel chômeur jurassien. «On a rapidement senti que c’était un peu étrange de proposer un sketch sur les clowns dans un cirque, juste après une apparition des vrais clowns d’ailleurs», admet Kucholl.

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La tournée romande du Knie, qui cette année célèbre son centenaire, s’achèvera début novembre à Fribourg. Les Vincent pourront alors enfin souffler et se concentrer sur la saison en cours de 120 minutes. La suite? Même s’ils disent vouloir calmer le jeu et se faire plus discrets, ils ne manquent pas d’idées. «Au niveau de la télé, on réfléchit à une adaptation du format, dont on nous dit qu’il est trop long, glisse Kucholl. Sinon, on nous a proposé une série, mais après avoir lu le scénario on a décliné, on pensait que ce n’était pas pour nous. Mais on n’est pas fermés à l’idée d’une série, ou même de faire quelque chose pour le cinéma. Un troisième spectacle? Sûrement, mais pas avant deux ou trois ans. On a toujours fonctionné au gré de nos envies et de ce qui nous fait marrer, et on ne va pas changer cela. Si on était obsédés par les études de marché, je ne sais pas si on en serait là aujourd’hui.»


Les 100 ans du Knie avec Veillon et Kucholl

Lausanne, jusqu’au 9 octobre

Sion, du 10 au 15 octobre

Vevey, du 17 au 20 octobre

Aigle, les 22 et 23 octobre

Fribourg, du 30 octobre au 3 novembre

Infos: www.knie.ch